Le régime de la « vérité liquide » et l’économie de l’opinion. Vérité, opinion et régimes de vérité (1/3)

Le régime de la « vérité liquide » et l’économie de l’opinion. Vérité, opinion et régimes de vérité (1/3)

Partager

Cet article a été initialement produit pour la revue RUSCA n°11 Révoltes, publiée en 2019 sous le titre « Impact du régime de la « vérité liquide » et économie de l’opinion au sein des mouvements sociaux contemporains. L’exemple du mouvement des Gilets Jaunes. » Pour faciliter sa lecture en ligne, nous avons décidé de le découper en trois parties. Une première présentant les enjeux liés à la crise actuelle du régime de vérité – que l’on pourrait nommer « vérité liquide » – et revenant sur les notions clés que sont « vérité », « opinion » et « régimes de vérité ». Une seconde se concentrant sur le fonctionnement du marché et de l’économie des opinions en plein essors. Une troisième revenant sur l’impact de l’avènement de cette « vérité liquide » au sein des mouvements sociaux à travers l’exemple des Gilets Jaunes.

« Ne parlez pas de “répression” ou de “violences policières”, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit. […] Vous me parlez de répression, je vous dis que c’est faux. »

E. Macron le 07 mars 2019, Gréoux les bains[1]

Cette formule provocatrice d’E. Macron, interpelle. Si elle se doit d’être replacée dans le contexte où elle est prononcée – presque quatre mois après le début du mouvement social des Gilets Jaunes – elle questionne notamment sur les choix en matière de communication ainsi que le rapport entre la vérité et le pouvoir en place en période de mouvement social. En effet, à la date où elle est prononcée, 483 cas de violences policières sont recensés, dont 202 blessures à la tête, 21 personnes énuclées, 5 mains arrachées et un homicide[2]. Ces statistiques connues, détaillées et documentées n’ont pas empêché l’appareil communicationnel de l’Élysée d’assumer médiatiquement l’inexistence des violences policières. Le but est avant tout de démontrer le soutien indéfectible du chef de l’État aux forces de l’ordre chargées d’appliquer le monopole de la violence légitime. Légitimité qui, lorsqu’elle remise en cause comme dans le cas de ce mouvement social, se doit donc d’être réaffirmée en premier lieu dans le langage utilisé. Mais dans ce cas précis, un choix de communication politique plus classique aurait consisté à assumer le monopole de la violence légitime (Weber 1919) en défendant le recours nécessaire à la violence policière dans le cadre du maintien de l’ordre. C’est ce qui par exemple avait été le cas lors de mouvements sociaux en France en 2005, 2010 ou 2016. Plutôt que de s’arrêter à ce type de rhétorique, l’Élysée a décidé comme stratégie de communication d’user de la négation pure et simple des faits. Au-delà de cette dimension de l’ordre de la stratégie politique, cette formule permet donc de nous interroger sur la place actuelle des faits et de la vérité au sein de nos sociétés et plus particulièrement lors des mouvements sociaux. 

Si la phrase d’E. Macron est la plus médiatiquement visible, ces normes de communication basées sur la propagation d’interprétations tronquées, d’infox ou de « faits alternatifs » peuvent se retrouver sur l’ensemble des niveaux de la société et semble être caractéristique de la « société liquide ». Lorsque Zygmun Bauman utilise cette métaphore pour définir la société actuelle, il souligne le processus de désorganisation progressif de l’ensemble des sphères de la vie sociale notamment celles de la culture, de l’amour et du travail. À partir des années 1970, le travail et avec lui l’ensemble des relations sociales, devient progressivement plus mobile, mais aussi plus précaire. Contraint par l’évolution économique, il n’est alors plus possible de rester toute sa vie dans une même entreprise et de construire son réseau amical et social sur cette base. La mobilité forcée s’impose : changer de travail, de ville, changer d’amitiés. La liquidité devient alors la norme pour l’ensemble des relations sociales et la fluidité une qualité à laquelle chacun doit tendre. Dans cette société précaire, l’attitude la plus rationnelle et efficace passe alors par le fait d’être le plus désengagé possible. À la fois pour se préserver soi-même en cas de rupture de lien, mais aussi, si une opportunité se présente, pour être suffisamment flexible pour pouvoir la saisir.

Mais en devenant une qualité attendue chez chaque individu, la liquidité devient également une opportunité commerciale et permet l’émergence de nouveaux marchés. La solidité passée des structures sociales limitait les opportunités pour la marchandise de pénétrer l’ensemble des rapports sociaux. À l’inverse, la société liquide moderne la rend indispensable comme médiation entre les individus de plus en plus isolés. Les sites de recherche d’emploi, de rencontre et les réseaux sociaux numériques viennent combler par des marchés les trous béants entre les individus créés par l’avancée de la liquidité. Car c’est de cela dont il est question : la société liquide moderne est avant tout la forme que prend la société qui voit la marchandise pénétrer l’ensemble des relations sociales. Bien évidemment, ce contexte économique et social n’épargne pas les structures de pensée et de discours.

 La « faiblesse actuelle du vrai », pour reprendre l’expression de M. Revault d’Allonnes pour caractériser cette période dominée par la post-vérité, se doit donc d’être interrogée dans ce contexte de société liquide. En effet, si la multiplication de Fakenews et autres « faits alternatifs » peut être déstabilisante, elle n’est rien d’autre qu’une transposition de la liquidité sociale à la manière de penser et d’appréhender le monde. On pourrait parler d’avènement de la « vérité liquide ». Plus que la « vérité de raisonnement » (Leibniz, Hume) c’est-à-dire la vérité scientifique, c’est principalement la « vérité de fait » (Arendt, 1964) qui se retrouve ainsi mis en cause par cette crise. Pour étudier cette influence de la société liquide sur la perception de la vérité de fait, il est nécessaire de revenir sur la notion même de vérité et son caractère historique, pour ensuite insister sur son utilité économique. Nous rentrerons ensuite dans le détail du fonctionnement de cette vérité liquide en étudiant l’exemple concret du mouvement social des Gilets Jaunes et notamment des modalités de propagation sur les réseaux sociaux numériques des infox sur le pacte de Marrakech et d’Aix-la Chapelle diffusés fin 2018.

Bref retour philosophique sur la notion de vérité

Pour analyser sur des bases saines ce problème que pose l’existence d’une vérité liquide, il est nécessaire de « prendre les choses par la racine » (Marx, 1844). En premier lieu, il s’agit de définir brièvement ce que l’on entend philosophiquement par vérité et de rendre accessible ce texte aux non-philosophes.

Dans le sens le plus restrictif du terme, il s’agit de l’accord du discours humain avec une réalité(Aristote). La notion de vérité ne fait pas seulement référence à des faits, mais à une manière de les décrire. S’il pleut dehors c’est un fait, si alors je dis qu’il pleut c’est une vérité. La différence est importante, car cela implique un discours et donc une certaine confiance en la personne qui énonce cette vérité. Si la personne qui énonce ce discours a déjà menti à plusieurs reprises, il y a moins de chance qu’elle soit crue et que la personne en question veuille vérifier par elle-même. Parce qu’elle est un discours, la vérité est donc également un pouvoir.

Ensuite, pour définir la vérité, il est nécessaire que ce discours ait une portée universelle. On ne cherche pas seulement à dire SA vérité, mais LA vérité. En effet, lorsque l’on dit qu’il pleut, on affirme qu’il pleut également pour l’ensemble des gens qui sont à côté. Cette perception subjective de la pluie est une vérité pour toutes les personnes présentes. Si le sentiment de l’existence d’un « commun » périclite, alors l’idée de l’existence de la vérité également. En effet, il est possible d’affirmer pour tous qu’il pleut uniquement si l’ensemble des personnes est en accord sur le concept de « pluie » et de ses limites. Ces différentes interprétations peuvent être plus ou moins socialement acceptables selon la marge laissée par les structures d’autorité. Une société valorisant la nécessité de respecter les opinions particulières de chacun sera plus encline à accepter l’existence d’interprétations alternatives de la vérité. Affirmer qu’il bruine, qu’il grésille voire même qu’il fait beau temps malgré le fait de recevoir des gouttes de pluie n’y sera pas sortir de la norme. En revanche, dans une société où la météo du journal d’État fait autorité, affirmer ce genre de chose peut alors être de nature à être considéré comme déviant, subversif ou fou.

Quand bien même la vérité de fait ne peut être qu’une car elle correspond par définition à une réalité – à savoir une articulation plus ou moins complexe de faits – cet exemple sert avant tout à démontrer que les types de discours se présentant comme « vérité » ne sont donc pas indépendants des conditions dans lesquels ils sont présentés. La vérité n’est pas une notion monolithique traversant l’Histoire sans être influencée par l’époque où elle se situe. En ce sens, on peut considérer qu’il existe différents « régimes de vérité » (Foucault, 1980) selon les périodes historiques et sociales.

Mais affirmer l’existence de différents « régimes de vérité » n’implique pas d’en finir avec la distinction entre le vrai et le faux. Cela signifie seulement qu’il est nécessaire de prendre en compte « les conditions de production de la vérité » (Revault d’Allonnes, 2018) pour voir la limite du discours sous-jacent et le texte caché qui peut s’y trouver (Scott, 1993). Quel que soit le régime de vérité, un mensonge volontaire peut être pris pour vrai par une majorité d’individus sans que cela change la réalité des faits, seulement leur perception sociale. Si la vérité reste une formulation « particulière » de la réalité, elle reste nécessairement une description de la réalité. En effet, la personne qui énonce une vérité peut changer la manière dont celle-ci est énoncée, mais pas les faits eux-mêmes. 

Nuda Veritas, La vérité mise à nue (détail) Gustav Klimt 1899

Le rapport entre vérité et opinions

C’est la principale différence avec l’opinion qui est avant tout un sentiment. Ce n’est qu’un avis émis par un individu sur un sujet. Peu importe que cette opinion soit en relation avec la réalité ou non, ce qui est mis en avant c’est la personne qui l’émet. La base de l’opinion n’est pas la réalité, mais la subjectivité de la personne qui l’énonce. Cette opinion peut être vraie, mais si tel est le cas, celui qui porte cette opinion est incapable d’en prouver la raison. Dans son rapport aux autres, partager une vérité a pour but de convaincre un autre de son existence en présentant un discours sur des faits ou sur un raisonnement. Par contre, une opinion n’a pas pour but de convaincre, mais de persuader l’autre du bien-fondé de cette opinion. Contrairement à la vérité, l’opinion ne se discute pas, elle s’impose. Pour convaincre, la première va mettre en avant un raisonnement, une analyse et des preuves. La seconde pour persuader va par la rhétorique faire appel à des sentiments, des émotions et aux valeurs de chacun (Platon).

Lorsqu’une vérité est énoncée et étayée par des preuves, que l’on apprécie ou pas la personne qui la prononce ne change rien à la réalité. Par contre, une opinion n’est autre qu’un jugement personnel qui n’implique rien d’autre que la position de la personne qui l’énonce et de celles qui l’écoutent. On peut trouver cette opinion juste ou fausse, mais cette justesse est déterminée en fonction de ses propres sentiments et systèmes de valeurs. L’avantage de l’opinion par rapport à la vérité reste son impact. En effet, elle va s’appuyer sur l’émotion et le ressenti pour susciter la compréhension et la réaction, là où la vérité ne peut que s’appuyer sur la présentation de faits réels et donc moins émotionnels. Il est donc logique d’être plus attirés de prime abord par des opinions que par l’analyse rationnelle et méthodique des faits.

Cet article continue ici : « Economie des opinions au sein de la société liquide (2/3) ».


[1] https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/03/08/gilets-jaunes-pas-de-violences-policieres-selon-emmanuel-macron_5433154_3224.html

[2] comptes du journaliste indépendant David Dufresne : https://www.lexpress.fr/actualite/societe/violences-policieres-483-cas-recenses_2064810.html auxquels il faut il faut ajouter l’homicide de Zineb Redouane le 2 décembre à Marseille dans le cadre du maintien de l’ordre d’une manifestation commune du mouvement du 5 novembre contre la politique de logement de la ville et du mouvement Gilet Jaunes.

Ouvrages cités :

Arendt Hannah, « Vérité et politique (1964) » in Crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972, 300p.

Bauman Zygmunt, La vie liquide, Paris, Fayard, coll. Pluriel, 2013, 144p.

Castoriadis Cornelius, Les carrefours du labyrinthe T4 : La montée de l’insignifiance, Paris, Point, essais, 1996, 292p.

Coquart Benoit « Qui sont et que veulent les gilets jaunes ? » Entretien avec Benoit Coquard du CESAER (INRA, Dijon), 23 novembre 2018, contretemps propos recueillis par Ugo Palheta

Foucault Michel, Dits et écrits, III (1976-1979), Paris, Gallimard, 1994. 848p.

Foucault Michel, Du gouvernement des vivants. Cours au collège de France (1979-1980), Gallimard Seuil, 2012, 400p.

Foucault Michel, Le courage de la vérité, le gouvernement de soi et des autres (1984), Paris, Gallimard Seuil, 2009, 368p.

Gardenier Matthijs, « Penser la communication horizontale dans le cadre de mouvements sociaux », revue Interrogations ? n°28,2019.

Gimenez, Elsa, et Olivier Voirol. « Les agitateurs de la toile. L’Internet des droites extrêmes. Présentation du numéro », Réseaux, vol. 202-203, no. 2, 2017, pp. 9-37.

Gori Roland, La fabrique des imposteurs, Paris, éd. Les liens qui libèrent, 2013, 320p.

Hume David, Enquête sur l’entendement humain (1748), Flammarion Poche, 1993

Klandermans Bert., “Mobilization and Participation: Social-Psychological Expansions of Resource Mobilization Theory”, American Sociological Review, vol. 49 (5), 1984

Lyotard Jean-François, Le postmoderne expliqué aux enfants : correspondance 1982-1985, Paris, Gallilé 2005 (1er ed 1986), 176p.

Marx Karl, Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel, Ed. Sociales, 2018, rédigée en 1844

Marx Karl, Le Capital Livre I (1867), Paris, Gallimard Folio, 1963Traduction de J. Roy revue par M. Rubel. 1053p.

Revault d’Allonnes Myriam, La faiblesse du vrai, Paris, Seuil, 2018

Schopenhauer Arthur, L’art d’avoir toujours raison (1864), Poche Mille et une nuits, 2003, 96p.

Scott James C., La domination et les arts de la résistance, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Olivier Ruchet (1990), Paris, éd. Amsterdam, 272p.

Sebbah Brigitte, Souillard Natacha, Thiong-Kay Laurent, Smyrnaios Nikos, Les gilets jaunes, des cadrages médiatiques aux paroles citoyennes, rapport de recherche préliminaire, Laboratoire d’Etudes et de recherches appliquées en Sciences Sociales, Axe médias et médiations socio-numériques, Université de Toulouse, 26 Novembre 2018.


Weber Max, Le savant et le politique, Paris, UGE 10/18, 1963, 222p. (1ere éd 1919)

Partager
Rejoindre la discussion

2 commentaires

Citation

Tu ne pourrais pas désirer être née à une meilleure époque que celle-ci où on a tout perdu

— Simone Weil, Cahiers