Économie des opinions au sein de la société liquide. (2/3)

Économie des opinions au sein de la société liquide. (2/3)

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Cet article a été initialement produit pour la revue RUSCA n°11 Révoltes, 2019 sous le titre « Impact du régime de la « vérité liquide » et économie de l’opinion au sein des mouvements sociaux contemporains. L’exemple du mouvement des Gilets Jaunes. » Pour faciliter sa lecture en ligne, nous avons décidé de le découper en trois parties. Une première présentant les enjeux liés à la crise actuelle du régime de vérité – que l’on pourrait nommer « vérité liquide » – et revenant sur les notions clés que sont « vérité », « opinion » et « régimes de vérité ». Une seconde se concentrant sur le fonctionnement du marché et de l’économie des opinions en plein essors. Une troisième revenant sur l’impact de l’avènement de cette « vérité liquide » au sein des mouvements sociaux à travers l’exemple des Gilets Jaunes.

Avant de commencer cette seconde partie, nous conseillons de lire la première : Le régime de la « vérité liquide » et économie de l’opinion. L’exemple du mouvement social des Gilets Jaunes disponible ici

Économie des opinions au sein de la société liquide.

Au sein de la société liquide, l’opinion à cet avantage notable sur la vérité d’être beaucoup plus fluide et malléable. Il est facile de changer d’opinion, pas de vérité. La vérité est engageante et implique de savoir la défendre, de pouvoir discuter autour d’une analyse des faits ainsi que de savoir la transmettre pour convaincre. Dans le cas de l’opinion, la conviction personnelle se suffit à elle-même, elle n’a pas besoin d’être pensée, juste affirmée : « c’est mon opinion ». Jean François Lyotard  affirmait que « dans un univers ou le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un seul défaut, mais incorrigible : en faire perdre » (Lyotard, 1986) défaut partagé par la vérité contrairement à l’opinion.

a) Formes du marché de l’opinion

Plus encore, il existe une multiplicité d’opinions sur un même sujet, alors que la vérité est beaucoup plus restrictive. En effet, si la vérité dépend de la personne qui l’énonce dans sa forme, elle ne diffère pas dans son fond. Les faits établis ne changeant pas d’un discours à l’autre, la particularité ne peut se faire que dans la présentation, l’interprétation et l’analyse des faits permettant de mener à une vérité. Les opinions, quant à elles, se construisent à partir de la subjectivité, elles peuvent donc être multiples, diverses et plus facilement échangeables. Si le marché de la vérité est limité, celui des opinions est beaucoup plus vaste. L’enjeu se trouve principalement ici, dans cette possibilité de transformer l’opinion en marchandise. Si l’avènement de la société liquide donne un espace social de plus en plus important aux opinions, c’est notamment grâce à l’importance économique qu’elles prennent. Cette place est visible économiquement sous deux formes principales :

  • Celle qui consiste à utiliser une opinion vis-à-vis d’une marchandise dans le but de faciliter sa vente. L’opinion sert à faciliter la « réalisation » de la valeur d’une marchandise. Elle joue là un rôle de valorisation.
  • Celle où l’opinion devient elle-même une marchandise produite qui se vend sur le marché.

Bien qu’elles ne se limitent pas à ce domaine, ces deux formes différentes sont particulièrement visibles dans le cadre de l’économie numérique. Nous insistons donc sur ce domaine, notamment à cause de l’importance qu’il a pu prendre dans le cadre des mouvements sociaux contemporains et dans notre cas d’étude.

Pour la première forme, l’opinion se marchandise sous forme de réputation. Par exemple, un commentaire en ligne donnant son avis sur un objet, sur la qualité d’un restaurant ou sur le travail d’un chauffeur VTC, produit une importante valorisation et devient même une condition sine qua non à la réalisation de la valeur. La société liquide est également la société de la notation (Gori, 2013). Sans évaluation au préalable, la vente ne se fait pas. L’enjeu économique dépasse largement le simple retour client ou le questionnaire de satisfaction. Sur internet, l’avis client et l’E-réputation sont devenus un secteur économique à part entière brassant les milliards d’euros. Dans une comparaison entre entreprises concurrentes et équivalentes, l’opinion est la marchandise valorisante permettant à un acteur économique d’être choisi et de se vendre par rapport à la concurrence. 

Pour la seconde forme, la société liquide, en précarisant l’ensemble des liens sociaux et en les transformant en biens de consommation, a également progressivement imposé la transformation des personnalités en biens de consommation. L’atomisation sociale a contraint à mettre en scène sa personnalité fictive pour la rendre digne d’intérêt. Le travail de création et d’entretien des profils individuels sur les réseaux sociaux numériques en est la partie la plus visible. La personnalité virtuelle y devient une sorte d’entreprise dont la valeur du capital est déterminée par le nombre de Followers ou d’amis virtuels. Les marchandises produites par ces entreprises individuelles ne sont rien d’autre que des opinions dont la qualité est déterminée par le nombre de Likes ou de Retweets. 

Mais une forme particulière n’en exclut pas une autre, tout dépend du référentiel. Par exemple une entreprise d’E-réputation va vendre à une autre entreprise des avis clients permettant d’améliorer l’opinion des personnes cherchant la seconde entreprise dans un moteur de recherche. Pour la première entreprise, l’opinion qu’elle crée est la marchandise qu’elle vend à son client. Pour la seconde entreprise, les avis clients qu’elle achète sont des opinions/marchandises permettant de valoriser les marchandises qu’elle produit par ailleurs.

Ces deux formes sont loin d’être nouvelles, mais la société liquide voit leur essor dans tous les aspects de la vie sociale précarisée. Au sein des sociétés capitalistes « solides », le lobbyisme ou certaines campagnes de publicité pouvaient déjà être chargés d’entretenir un flou entre opinion et « vérité de fait » pour aider la réputation de certains produits et faciliter la vente de marchandises. Mais ces pratiques restaient limitées à des secteurs sociaux particuliers. Dans la société liquide, où chaque individu devient à la fois capital et marchandise qui doit se vendre, il est attendu que chacun génère et soit la cible d’opinions. Si chacun est producteur et vendeur d’opinions, même à petite échelle, alors chacun a intérêt à ce que ces opinions soient valorisées, et ce, même si c’est au détriment de la vérité.

b) Détermination de la qualité d’une opinion

Pour être échangée, une marchandise a besoin d’être comparable à l’ensemble des autres marchandises. Pour cela il est nécessaire de la quantifier (Marx, 1867) et que cette quantification soit reconnue socialement. Pour les quantifier, il est dès lors indispensable de délimiter les produits. Lorsqu’il s’agit d’une marchandise physique la délimiter est plus évident que pour une marchandise immatérielle. Une tasse à une présence délimitée dans l’espace qu’une opinion n’a pas. Cette dernière ne peut être reconnue comme marchandise que lorsqu’elle se transforme en produit délimitable qui devient alors quantifiable. Cette réalité s’incarne par exemple dans la transformation d’une analyse (opinion ou vérité) dans une une publication universitaire, une intervention sur un plateau télé ou un avis client par exemple.  

À partir du moment où elle est délimitée, pour pouvoir échanger cette marchandise immatérielle, il va être nécessaire de chercher à en définir la valeur. En économie classique, la valeur est déterminée par la quantité de travail nécessaire pour produire une marchandise. Vérités et opinions n’échappent pas à cette réalité. Produire une vérité nécessite beaucoup plus d’études, d’analyses, de comparaisons, de collaborations, c’est-à-dire de travail, qu’une simple opinion qui a juste besoin d’être la formulation d’un ressentit personnel ou collectif. Une vérité contient donc beaucoup plus de valeur. Ce déséquilibre de valeur entre opinions et vérités permet ainsi, pour le même temps de travail, de produire une quantité bien plus grande d’opinions. En effet, pour le même temps investit dans la rédaction d’une publication justifiée par un travail de recherche et d’historiographie conséquent permettant ainsi d’étayer ses dires, il est possible de rédiger peut-être cent publications sur le même thème se concentrant uniquement sur ses propres ressentis ainsi que sur des arguments rhétoriques.

Ensuite pour être réalisée, c’est-à-dire pour trouver acquéreur sur le marché des idées, il est nécessaire pour les biens immatériels comme les opinions et vérités, que cette différence de valeur nécessaire à leur production soit reconnue socialement. C’était le cas dans le cadre de la société solide où des structures d’autorité pérennes et reconnues permettaient d’affirmer cette différence. Par exemple, la différence de valeur sur le sujet de la création de l’univers entre la prise de parole d’un Carl Sagan et celle d’un télévangéliste créationniste était reconnue socialement car garantie par les structures d’autorités étatiques et scientifiques elles-mêmes reconnues. La société liquide a quant à elle progressivement balayé la perception sociale de cette différence. En détruisant la légitimité des structures d’autorité, elle a progressivement fait vaciller la reconnaissance sociale de la différence de valeur entre production de vérités et d’opinions[1]. À partir de ce moment, produire des vérités nécessitant un travail important s’est trouvé de moins en moins rentable, car il n’a plus été possible de les « valoriser » avantageusement par rapport à de simples opinions. Il est alors devenu nécessaire de rogner sur les coûts et sur le travail nécessaire à la production de vérités/marchandises pour rester concurrentiel sur le marché des idées. L’université en est le parfait exemple. S’il a été possible pour Fernand Braudel de travailler pendant vingt-quatre années à la rédaction de sa thèse de doctorat (1923-1947)[2], il est difficile d’attendre la même qualité d’une thèse qui de nos jours doit impérativement être rédigée dans les trois ans. Produire un travail de qualité visant à reconstituer des faits et leurs implications est long, couteux et un luxe de plus en plus rare dans la société liquide. On peut également le constater dans la disparition progressive du journalisme d’investigation.

Comme dans l’ensemble des autres secteurs économiques, l’avènement de la société liquide a accéléré la rationalisation économique et la recherche de la maximalisation de la rentabilité immédiate. Pour permettre cette rationalisation, l’évaluation est progressivement devenue un critère indispensable. Au vu de la difficulté d’évaluer l’importance subjective d’une opinion ou d’une vérité, c’est-à-dire ce qu’elle apporte à la compréhension du monde ou la construction d’un individu, la seule qualité retenue permettant l’évaluation a été la quantité. Progressivement, l’évaluation d’une vérité ou d’une opinion a alors été déterminée par la « logique d’audimat » (Gori, 2013), c’est-à-dire le nombre de personnes qui ont été touchées par elle et y ont réagi. Cette évaluation n’est pas déterminée par sa véracité ou par son utilité sociale, mais par son impact. Au sein des universités cela prend la forme de « l’Impact factor », sur les réseaux sociaux le nombre de « J’aime », dans les médias le nombre de vues d’un article ou d’une vidéo. Plus que la valeur d’une idée déterminée par le travail nécessaire pour la produire, c’est progressivement la « qualité » de son écho qui a été mise en avant et confondue avec sa valeur. En effet, si la valeur permet de comprendre le travail moyen qu’il a été nécessaire de mobiliser pour produire une analyse, elle a le défaut de ne pas permettre de voir l’impact immédiat de la diffusion de cette opinion ou vérité sur l’économie. Au sein de la « société solide », la présence de marges économiques plus importantes et de structures pérennes permettait de considérer l’impact d’une analyse à plus long terme et l’impact factor n’avait pas à être le critère principal de qualité. Par exemple, la « qualité » des travaux d’un Fernand Braudel pouvait être déterminée de manière plus subjective par la reconnaissance de ses pairs dans ce qu’il avait apporté à la recherche historique. Ce moyen de détermination de la qualité était rendu possible par une certaine solidité de la recherche universitaire garantie par un État très investi ce qui permettait d’envisager des critères évaluatifs à moyen et long terme lorsqu’ils étaient nécessaires. Au sein de la société liquide, la situation économique pousse à considérer uniquement la rentabilité à court terme. Les critères d’évaluation ont évolué en ce sens, ne prenant en considération que l’impact immédiat et quantifiable. L’opinion/marchandise ayant pour principal intérêt de permettre la valorisation d’autres marchandises, c’est son utilité économique immédiate qui est mise en avant avec ces critères d’évaluation. Progressivement, ce prisme est devenu un critère essentiel dans la rationalisation économique de la production d’analyses. L’analyse la plus rentable étant celle proposant le meilleur ratio entre l’impact qu’elle génère (sa qualité) et la valeur nécessaire pour la produire.

Le changement de paradigme est important, car « la qualité » est quantifiée alors par le nombre de réactions produites. Peu importe que ces réactions soient positives ou négatives, seul le nombre de vues compte. Dans ce cadre d’évaluation, la vérité peine à concurrencer les opinions. En effet, la vérité étant plus engageante dans son processus de réalisation, lorsqu’elle arrive sur le marché il y a plus de conséquences si son impact est jugé comme insuffisamment rentable. Le travail nécessaire à la production d’une opinion étant bien moindre, si elle n’intéresse personne, c’est-à-dire si elle ne se réalise pas sur le marché des opinions, la perte est moins grande. Se lancer dans la production de vérités, même dévaluées, génère un risque économique bien plus grand que celui d’une opinion. Ensuite et quel que soit le sujet, utiliser les émotions et les sentiments a plus de chance de susciter une réaction qu’un raisonnement minutieux et une présentation d’analyses et de preuves. De plus, la logique d’audimat favorise la nouveauté. Déconnecter l’opinion de toute vérité permet de produire des opinions/marchandises nouvelles et originelles à même de créer des réactions. En effet, l’opinion n’étant pas en nécessité de se rapporter à un nombre limité de faits, la production d’opinion/marchandise devient alors illimitée. Se libérer de la vérité est alors une nécessité pour libérer le marché des opinions/marchandises.

Georges Braque, Maisons à l’Estaque 1908

Nouveau régime de vérité ou crise de la vérité ?

Le seul avantage économique dont pouvait bénéficier la vérité était sa valorisation par les structures d’autorité. La remise en cause des institutions qui justifiaient la légitimité de la différence de valeur entre vérités et opinions a contribué à ce qu’une part croissance de la société les considère comme identiques. Surtout qu’en pratique, les frontières entre vérités et opinions peuvent souvent être plus floues qu’il n’y parait. Dans un rapport utilitariste, il peut être commode d’utiliser le registre de l‘émotion pour persuader d’une vérité ou encore de s’appuyer sur quelques vérités pour mettre en avant une opinion. L’art de la rhétorique et de la dialectique euristique (Schopenhauer, l’art d’avoir toujours raison) laisse beaucoup de marges pour construire un discours visant à persuader. Mais avec l’émergence de la société liquide, le changement de paradigme est général et devient la norme principale. Le rapport aux paralogismes n’est alors plus individuel, mais sociétal. Il devient légitime de présenter des opinions comme des « vérités personnelles ». Ces dernières, basées sur des ressentis et des émotions, peuvent alors être reconnues comme de même « valeur » qu’une vérité basée sur une analyse méthodique de faits établis. Pour les individus producteurs d’opinions/marchandises, reconnaitre l’existence de « vérité personnelle » c’est permettre la propre légitimité de ses opinions et donc de sa personnalité transformée en capital. À l’inverse, refuser la légitimité d’une « vérité personnelle » d’un individu est alors vécu comme une grande violence puisqu’elle produit une remise en cause de la légitimité du sujet comme producteur d’opinion/marchandise. L’identité personnelle se confondant de plus en plus avec l’image sociale présentée sur des réseaux sociaux numériques. La remise en cause de la légitimité de « vérité personnelle » devient une attaque directe contre le « moi ».

C’est par ce mécanisme économique que s’étend le discours de relativité vis-à-vis de la vérité et la substitution de vérité par la multiplicité d’opinions jugées comme légitimes.  La question que l’on doit se poser est donc : l’avènement de la société liquide nous a-t-il fait changer de régime de vérité ?La réponse n’est pas si simple. En effet, le régime de vérité moderne basé sur la rationalité économique s’est imposé partout dans le monde et demeure en vigueur.

Pourtant il existe un changement réel. Relativement aux périodes précédentes où la propagande utilisait déjà le ressort de l’émotion, la rupture réside dans le fait que la vérité semble désormais devenue caduque.

S’il existe des régimes de vérité différents selon les périodes, ils partageaient jusqu’à présent au moins une chose en commun : ceux participants à définir les standards continuaient de « prétendre à la vérité » (Foucault, 1984). Par exemple, la vérité de l’église d’Innocent III (1160-1216) est loin de celle Stephen Hawkins, pour autant, dans le cadre de la société médiévale, le pape n’avait pas besoin de prétendre à l’inexistence du massacre de Bézier (1209) pour maintenir sa parole comme vérité. Il pouvait assumer ces faits tout en prétendant tout de même à la vérité, celle de l’Église, celle de dieu dont il est le représentant sur terre.

Quel que soit le régime de vérité, ce dernier impliquait avant tout une soumission à la vérité dès lors qu’elle était reconnue. Lorsque Descartes affirme « je pense donc je suis », il n’énonce pas seulement une rationalité, mais aussi une soumission à la vérité que l’on retrouve dans le « donc ». Il dit : « c’est évident donc je m’incline » (Foucault, 1980, p. 96). Descartes pourrait vouloir lutter contre cette vérité, mais il ne le fait pas.

C’est justement ce qui parait différent avec la vérité liquide moderne. Ce n’est pas parce que c’est vrai que l’on s’incline pour autant. Il devient possible à la place de construire des « faits alternatifs ». Il semble que la vérité ait perdu de son impact sur le réel. Nous ne sommes pas rentrés dans « une ère de mensonge généralisé » qui succéderait à une ère de vérité (Revault D’Allonnes, 2018). Les conditions de productions des vérités n’ont pas changé fondamentalement depuis les années 1970. Par contre, ce sont les conséquences sociales du partage entre le vrai et le faux qui sont en pleine mutation. Cela aboutit à un brouillage des repères et des frontières. Le discours est remis en cause par la contestation même de l’autorité qui produit ce discours. Plus qu’un changement de régime, c’est à une crise de la vérité à laquelle on assiste.

En effet, ce qui marque cette période de la vérité liquide ce n’est pas forcément le fait que les mensonges se multiplient, mais que leur révélation semble avoir de moins en moins de conséquences. Lorsque qu’E. Macron affirme l’inexistence des violences policières, la grande majorité des personnes réceptionnant ce discours sait qu’il ne colle pas avec les faits. Pourtant peu s’en offusquent. Certains vont même trouver que cela relève de la tactique habile, d’autres qu’il défend « sa vérité », d’autres encore vont admirer sa capacité à modeler le monde selon sa volonté… L’indignation générée par le cynisme de cette phrase vis-à-vis des faits est loin d’être généralisée.

Hannah Arendt affirmait en 1967 que « Le résultat d’une substitution cohérente et totale de mensonges à la vérité de fait n’est pas que les mensonges seront maintenant acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel – et la catégorie de la vérité relativement à la fausseté compte parmi les moyens mentaux de cette fin – se trouve détruit. »

Hannah Arrendt Vérité et politique

C’est ce processus qui semble être en cours et produit une relative indifférence à la vérité. Le dévoilement des mensonges comme tel semble inefficace. On peut par exemple, voir cette réalité s’incarner dans la cote de popularité du président américain qui n’est pas affecté par la révélation de ses mensonges. Rosa Luxembourg aurait affirmé : « Si toute la population savait, le régime capitaliste ne tiendrait pas vingt-quatre heures. »[3]. Aujourd’hui, on a l’impression que même si toute la population savait, elle serait partagée entre cynisme et apathie. Cette montée de l’insignifiance (Castoriadis, 1996) est le produit d’une montée du sentiment d’impuissance et d’atomisation sociale. Contrairement à que pouvait affirmer Lénine, La vérité ne semble plus révolutionnaire, car elle ne semble plus être en capacité de changer la réalité. « À force de voir surgir dans l’actualité des notions qui, aussitôt apparues, frappent d’obsolescence ce qui, un jour avant, paraissait une norme inébranlable, le présent devient lui-même inopérant ; il ne donne prise à aucune action (Revault d’Allonnes, 2018). »  

Cet article continue et se termine ici : « Vérité, opinion et mouvement social, l’impact de la rumeur du Pacte de Marrakech au sein du mouvement des Gilets Jaunes« 


[1] A l’instar de n’importe quelles marchandises matérielles en concurrence ayant une valeur supplémentaire à faire valoir. Par exemple, une boite d’œufs bio nécessite en moyenne plus de travail et donc génère plus de valeur par rapport à la boite d’œufs de poules en batterie. Pour être vendu, il est donc nécessaire que cette différence soit reconnue sur le marché. Pour cela il est essentiel que la structure d’autorité qui détermine ce label « bio » soit elle-même reconnu et bénéficie de la confiance des acheteurs.

[2] Fernand Braudel, La méditerranée et le monde méditerranée à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Collin, 1949.

[3] Citation introuvable dans l’ensemble de l’œuvre traduite en français de Rosa Luxembourg, mais cité par M. Foucault, Gouverner les vivants, op.cit. qui lui-même semble la reprendre de C. Castoriadis, l’institution imaginaire de la société.

Ouvrages cités :

Arendt Hannah, « Vérité et politique (1964) » in Crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972, 300p.

Bauman Zygmunt, La vie liquide, Paris, Fayard, coll. Pluriel, 2013, 144p.

Castoriadis Cornelius, Les carrefours du labyrinthe T4 : La montée de l’insignifiance, Paris, Point, essais, 1996, 292p.

Coquart Benoit « Qui sont et que veulent les gilets jaunes ? » Entretien avec Benoit Coquard du CESAER (INRA, Dijon), 23 novembre 2018, contretemps propos recueillis par Ugo Palheta

Foucault Michel, Dits et écrits, III (1976-1979), Paris, Gallimard, 1994. 848p.

Foucault Michel, Du gouvernement des vivants. Cours au collège de France (1979-1980), Gallimard Seuil, 2012, 400p.

Foucault Michel, Le courage de la vérité, le gouvernement de soi et des autres (1984), Paris, Gallimard Seuil, 2009, 368p.

Gardenier Matthijs, « Penser la communication horizontale dans le cadre de mouvements sociaux », revue Interrogations ? n°28,2019.

Gimenez, Elsa, et Olivier Voirol. « Les agitateurs de la toile. L’Internet des droites extrêmes. Présentation du numéro », Réseaux, vol. 202-203, no. 2, 2017, pp. 9-37.

Gori Roland, La fabrique des imposteurs, Paris, éd. Les liens qui libèrent, 2013, 320p.

Hume David, Enquête sur l’entendement humain (1748), Flammarion Poche, 1993

Klandermans Bert., “Mobilization and Participation: Social-Psychological Expansions of Resource Mobilization Theory”, American Sociological Review, vol. 49 (5), 1984

Lyotard Jean-François, Le postmoderne expliqué aux enfants : correspondance 1982-1985, Paris, Gallilé 2005 (1er ed 1986), 176p.

Marx Karl, Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel, Ed. Sociales, 2018, rédigée en 1844

Marx Karl, Le Capital Livre I (1867), Paris, Gallimard Folio, 1963Traduction de J. Roy revue par M. Rubel. 1053p.

Revault d’Allonnes Myriam, La faiblesse du vrai, Paris, Seuil, 2018

Schopenhauer Arthur, L’art d’avoir toujours raison (1864), Poche Mille et une nuits, 2003, 96p.

Scott James C., La domination et les arts de la résistance, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Olivier Ruchet (1990), Paris, éd. Amsterdam, 272p.

Sebbah Brigitte, Souillard Natacha, Thiong-Kay Laurent, Smyrnaios Nikos, Les gilets jaunes, des cadrages médiatiques aux paroles citoyennes, rapport de recherche préliminaire, Laboratoire d’Etudes et de recherches appliquées en Sciences Sociales, Axe médias et médiations socio-numériques, Université de Toulouse, 26 Novembre 2018.


Weber Max, Le savant et le politique, Paris, UGE 10/18, 1963, 222p. (1ere éd 1919)

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Citation

Tu ne pourrais pas désirer être née à une meilleure époque que celle-ci où on a tout perdu

— Simone Weil, Cahiers