Vérité, opinion et mouvement social. La rumeur « Marrakech » au sein des Gilets Jaunes.(3/3)

Vérité, opinion et mouvement social. La rumeur « Marrakech » au sein des Gilets Jaunes.(3/3)

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Cet article a été initialement produit pour la revue RUSCA n°11 Révoltes, publiée en 2019 sous le titre « Impact du régime de la « vérité liquide » et économie de l’opinion au sein des mouvements sociaux contemporains. L’exemple du mouvement des Gilets Jaunes. » Pour faciliter sa lecture en ligne, nous avons décidé de le découper en trois parties. Une première présentant les enjeux liés à la crise actuelle du régime de vérité – que l’on pourrait nommer « vérité liquide » – et revenant sur les notions clés que sont « vérité », « opinion » et « régimes de vérité ». Une seconde se concentrant sur le fonctionnement du marché et de l’économie des opinions en plein essors. Une troisième revenant sur l’impact de l’avènement de cette « vérité liquide » au sein des mouvements sociaux à travers l’exemple des Gilets Jaunes.

Avant de commencer cette troisième partie, nous conseillons de lire la première : Le régime de la « vérité liquide » et économie de l’opinion. L’exemple du mouvement social des Gilets Jaunes disponible ici

Ainsi que la seconde partie : Économie des opinions au sein de la société liquide. Le régime de la « vérité liquide » et l’économie de l’opinion. (2/3)

Vérité, opinion et mouvement social. Étude d’impact local de la rumeur sur le pacte de Marrakech

Cette crise de la vérité n’est pas l’apanage des plus hauts sommets du pouvoir. Chacun se trouvant producteur d’opinions/marchandise, ce nivellement se retrouve à une échelle différente, dans l’ensemble de la société. Il semble donc légitime de se poser la question de comment cette crise impacte les mouvements sociaux actuels, notamment ceux dont la mobilisation du consensus (Klandermans, 1984) s’est réalisée, au moins partiellement, à travers les réseaux sociaux numériques. Le mouvement social français des Gilets Jaunes (2018-2020) est de ceux-là. N’étant pas à l’origine impulsé par des organisations préexistantes au mouvement social (de type syndicales, associatives ou politiques), le discours produit lors de ce mouvement n’a pas été contrôlé par une organisation particulière. La circulation d’informations a principalement utilisé les réseaux sociaux numériques et particulièrement Facebook. Les répertoires d’actions collectives utilisés lors de ce mouvement sont multiples : Pétition lancée en mai 2018, occupation de rond-point, blocages de péages, manifestations hebdomadaires, etc. Mais ils ont pour point commun d’avoir utilisé massivement les groupes, pages et autres évènements Facebook pour se structurer et mettre en réseaux des personnes qui ne l’étaient pas initialement. S’il convient de reconnaitre la place du numérique dans cette mobilisation, il ne faut pas négliger les réseaux sociaux physiques qui ont eu une part prépondérante dans le mouvement social. L’étude de Benoit Coquard[1] souligne l’importance des réseaux amicaux et interpersonnels directs existants et les sociabilités locales (village, quartier, bar), dans le processus de mobilisation de l’action (Klandermans, 1984), notamment pour ce qui est de l’occupation des ronds-points. Appréhender la circulation de l’information, des échanges de vérités et d’opinions au sein de ces milieux nécessiterait un travail de terrain approfondi et de produire des questionnaires ciblés. Cette démarche pourrait être très enrichissante, mais nécessite la mobilisation de nombreuses ressources. Dans un premier temps nous nous contenterons donc d’analyser la circulation d’une infox spécifique au sein des réseaux sociaux numériques Gilet Jaunes d’une ville particulière (Marseille), ainsi que des réactions qu’elle a suscitées. Par Infox ou Fake News, nous entendons une information mensongère ou une altération des faits produite dans le but de manipuler, générer une forte émotion chez le public qu’il impacte et qui se propage sous la forme d’une rumeur.

a)      Les conséquences des pactes de Marrakech et Aix-la-Chapelle entre Fake News et rumeurs

Le mouvement des Gilets Jaunes s’étant massivement structuré en passant par les réseaux sociaux numériques, plusieurs rumeurs ont été utilisées pour fabriquer l’émotion favorisant l’adhésion et orientant politiquement les colères. Une des plus marquantes a surgi dès les premières semaines du mouvement social – en novembre décembre 2018 – et porte sur le pacte de Marrakech. Ce pacte mondial sur les migrations, pourtant non-contraignant pour ses signataires, devient alors la cible principale de militants d’extrême droite particulièrement présents en ligne (Gimenez, Voirol, 2017). Les fausses informations se multiplient et sont rapidement colportées par de nombreux députés d’opposition de droite et d’extrême droite. Ce traité qui n’a pourtant qu’une valeur symbolique est tour à tour accusé : « de favoriser l’afflux massif de réfugiés »[2], de « censurer la presse »[3], d’«organiser le remplacement des travailleurs par des migrants»[4] et de « détruire la souveraineté française » voir de « vendre la France ». Cette rumeur est couplée avec une seconde concernant la signature d’un second traité : celui d’Aix-la-Chapelle. Là encore, le traité est accusé de détruire la souveraineté de la France, de « vendre son siège au conseil de sécurité de l’ONU » ainsi que « l’Alsace et la Lorraine à l’Allemagne »[5]. En réalité cette rumeur est une FakeNews fabriquée par l’Alt-right américaine sur le site Breitbart, puis récupérée par l’extrême droite hollandaise et suisse avant d’être importée et adaptée en France.[6]

La presse affirme alors que l’on retrouve massivement cette rhétorique « au sein des groupes de Gilets Jaunes »[7]. Sur la période allant du 3 décembre 2018 au 11 janvier 2019, ce n’est pas moins de 267 articles[8] qui sont produits par la presse nationale et régionale, associant les termes « Pacte de Marrakech » et « Gilets Jaunes ».

L’information circule en effet sur les réseaux sociaux numériques qui permettent alors aux Gilets Jaunes de se structurer. On la retrouve également lors de manifestations. Par exemple, les Gilets Jaunes lyonnais défilent le 9 décembre derrière une banderole de tête au titre explicite « Marrakech c’est non ! ». Si, par la suite, cette revendication a progressivement disparu de l’expression médiatique du mouvement social au fur et à mesure que s’est éteinte cette rumeur au cours du mois de janvier 2019, elle reste révélatrice de la place que peuvent prendre les fausses informations au cours des mouvements sociaux. Jouant sur l’émotion, la peur et le sentiment d’urgence, au tout début du mouvement social des Gilets Jaunes. Le fonctionnement de la communication liée au pacte de Marrakech semble relever de l’ordre classique de la rumeur. C’est-à-dire « la diffusion d’énoncés informatifs non vérifiés et pertinents par leur fonction qui apparaissent dans des contextes d’ambiguïté, de danger ou de menace potentielle et qui aident à gérer le risque et à comprendre » (DiFonzo et Bordia, 2006).

b)      Quelle place au sein des groupes GJ Marseillais ?

Mais cette présence a-t-elle été si importante et surtout comment les acteurs ont réagi à la propagation de cette rumeur ? Pour envisager un début de réponse, regardons plus en détail la circulation de cette infox au sein des groupes d’organisation Facebook marseillais Marseille et ses alentours n’ont pas été l’épicentre du mouvement social qui se concentrait principalement dans le sud-ouest de la France. De plus la taille importante de la ville a contribué à ce que les occupations de ronds-points soient pratiquées dans sa périphérie lointaine (Bandol, La Barque, Vitrolles, La Ciotat, etc.) limitant leurs liens directs avec la métropole. Les réseaux sociaux numériques ont ainsi pris une place importante dans la circulation d’informations liées au mouvement social.

Au sein de ces groupes Facebooks marseillais[9], les publications faisant référence au pacte de Marrakech s’étalent sur une courte période (du 3 décembre 2018 au 15 janvier 2019) tout comme celles liées au traité d’Aix-la-Chapelle (du 14 au 22 janvier 2019). Au total ce sont seulement 16 publications, 168 commentaires et 238[10] réactions qui ont trait à Marrakech. Quant à celui d’Aix-la-Chapelle, il a généré 13 publications, 119 commentaires et 109 réactions. Au total, ce sont 37 liens externes à Facebook visant à proposer une source justifiant les propos de l’auteur qui sont partagés sur ces sujets. L’échantillon est donc restreint, mais cela nous permet d’analyser qualitativement à la fois les sources de productions et de réceptions de ces informations fallacieuses. Sa taille trop modeste empêche de le considérer comme représentatif et les statistiques qui en sont issues gagneraient à être étendues à un grand nombre de groupes[11] pour être réellement probants. Ils sont donc à prendre au conditionnel, mais peuvent tout de même être considérés comme une première approche riche d’enseignements.

Tout d’abord on se rend compte que le sujet est resté plutôt marginal. Cumulés, ces groupes ont échangé en moyenne 42 publications et un peu plus de 330 commentaires par jour durant le mois de décembre 2018. L’« impact factor » du sujet « Marrakech » est donc plus que limité. Ensuite au niveau qualitatif, il semble intéressant de se pencher sur le cas des commentaires, lieu où les échanges et débats Facebook peuvent avoir cours. La grande majorité d’entre eux se rattachent à la fois au registre du doute et de l’émotion de type « Je ne sais pas si c’est un fake ou si c’est vrai, mais si c’est vrai tu as deux choix : préparer ta burka ou ton fusil » ou encore « j’ai envie de vomir ». Les commentaires ouvertement racistes ou islamophobes comme celui du dessus demeurent plutôt rares, la plupart restant dans le cadre de la simple indignation et du dégoût sans aller plus loin. Pour ceux qui argumentent, il est plus question de « souveraineté », de la « fin de la France » ou de régler en priorité les problèmes sociaux « chez soi, avant d’accueillir la misère du monde », que d’insister sur leur peur des réfugiés. Les thématiques ouvertement d’extrême droite comme la théorie du « grand remplacement » demeurent absentes des débats. Ensuite pour que cette rumeur se diffuse, il est nécessaire qu’il y ait une bonne fluidité sociale de l’information que seuls lui procurent les groupes Facebook de discussion à faible modération. Les pages ou les groupes à fonctionnement vertical et à modération à priori, limitent grandement sa diffusion. À moins qu’un des administrateurs décide d’en être activement le vecteur.

Il est aussi intéressant de voir qu’une bonne partie des commentaires, y compris de la part de ceux qui colportent la rumeur, se demande si l’information est vraie ou demande des sources externes. Certains utilisent le conditionnel. Au cours des échanges dans les commentaires, les arguments nécessaires à persuader les protagonistes n’ont pas à être foisonnants. Parfois un simple « oui, c’est vrai » suffit, mais cela démontre tout de même d’une recherche initiale de la vérité pour une bonne partie des interlocuteurs. On pourrait même considérer qu’il demeure dans ces prises de paroles une certaine parrêsia (Foucault, 1984) puisque se trouvant à la fois dans un franc parlé et dans une volonté de recherche sincère de la vérité. Par contre, une utilisation simple du registre de l’émotion, principalement celui de la peur, suffit à la dénaturer et à convaincre la majorité des individus engagés dans des échanges suivis sur le sujet à considérer cette rumeur comme vraisemblable.

Il convient également de souligner l’importance de la présence d’un petit nombre de comptes Facebook récurrents dans la propagation de ces rumeurs. En effet les 4 comptes les plus actifs sur le sujet – respectivement par groupe – ont produit près de 15% de l’ensemble des commentaires, mais surtout, ils ont partagé plus de 42% des liens externes visant à légitimer la rumeur par une source. Ces partages consistent en des liens vers des sites d’informations russes (RT/Spoutnik), des sites d’extrême droite/complotistes et des podcasts YouTube.

Il est aussi nécessaire d’insister sur la présence de 17 commentaires de réfutation affirmant la fausseté de ces informations et le partage de 4 liens externes de débunkage. L’argumentaire rationnel bénéficie donc d’une réelle présence, mais n’est pas pour autant plébiscité lors des débats. Les commentaires de réfutation obtiennent sensiblement le même nombre de réactions que ceux de propagation de la rumeur, contribuant à les mettre au même niveau. Les arguments rationnels ne subissent pas de traitement préférentiel et semblent ne pas suffire à éteindre l’émotion de panique légère suscitée par l’infox. Soit ils ne suscitent pas de réaction, soit ils suscitent le même doute que face à des arguments en faveur de l’intox : « si le pacte n’engage à rien pourquoi le signer ». D’autant plus que les sources de réfutation citées restent des articles de grands médias nationaux, régulièrement objet de critiques dans leur traitement médiatique du mouvement social.

Passé la date de signature des traités et la non-réalisation des prophéties annoncées par ces intox, les références à Marrakech et à Aix-la-Chapelle disparaissent des groupes. À l’exception de rares commentaires spammés (copier/coller en dessous de plusieurs publications) visant à faire la publicité de François Asselineaux, de son parti l’UPR et du Frexit. Ces derniers commentaires sont présents uniquement juste avant l’échéance des élections européennes de 2019. Ils ne génèrent aucune réponse et ont un impact factor presque nul. La quasi-totalité des personnes ayant partagé cette rumeur semble donc s’être inclinée vis-à-vis des faits, ou plutôt face à l’absence de faits. Seuls quelques militants politiques très particuliers ne se sont pas soumis aux faits et ont continué de propager la rumeur après la non-réalisation de la prédiction.  

Les Tricheurs, Le Caravage 1595

c)      Un nivellement des opinions et de la vérité encouragé par le fonctionnement même de la plateforme Facebook

Ni cette Fake-news, ni des sources ou preuves discutables visant à légitimer cette infox n’ont été produites par des membres du groupe. Aucun n’a partagé un article de son propre blog ou fait appel à des connaissances particulières qu’il détiendrait en tant que témoin de quelque chose de particulier. La production de cette rumeur se trouve donc extérieure aux groupes. Par contre ce qui a été produit au sein de ces groupes, ce sont des opinions vis-à-vis de cette Fake-news. Ceux qui la défendent ou défendent le doute favorable à cette infox sont producteurs d’une opinion qui semble fondée sur un cumul d’émotions mêlant peur de la perte (perte de la souveraineté ou de la « France ») peur de l’autre, du déclassement (peur de ne pas vivre mieux que les réfugiés), mais aussi sentiment d’opacité et d’étrangeté a la vie politique et aux médias (on nous cache tout, donc tout est possible). À partir du moment où ils produisent cette opinion, ils cherchent alors à persuader de son bien-fondé, car cela permet de générer chez les autres membres une forme de mobilisation du consensus (tout le monde se retrouve scandalisé et indigné) puis de l’action (agissons en conséquence) centrée sur l’émotion. La conséquence de l’acceptation de la rumeur implique la mise en action pour une bonne partie de ceux qui discutent : « Faut bloquer les banques etc. Quitte à prendre des coups, le faire pour du concret maintenant » ou encore « Ouiiiii il faut bouger le 22 janvier il va nous offrir par petit morceau… » De l’autre côté, le refus de la rumeur et la recherche de la vérité ne permet immédiatement ni mobilisation du consensus, ni de l’action.

Il est également important de noter que partager de manière répétée cette infox semble participer à conférer aux personnes les plus actives, un pouvoir symbolique. Leur utilité dans le groupe semble les placer au rang de lanceurs d’alerte prévenant les autres d’un danger imminent. En fournissant des sources et en répondant chaque fois que le débat sur le sujet fait rage, ils se placent en experts sur le sujet et en interlocuteurs incontournables. Ce statut est d’ailleurs reconnu et valorisé par la plateforme Facebook elle-même qui a créé un système de badge pour récompenser les utilisateurs les plus actifs d’un groupe. À côté de leur pseudonyme peut s’afficher la mention « étoile montante » voir « moteur de conversation » s’ils publient suffisamment de « posts » et de commentaires. Enfin, lorsque la supercherie est révélée par la vacuité des faits et que rien de ce qui a été prédit ne se déroule comme annoncé après la signature des traités, les profils les plus actifs dans le partage de ces publications ne semblent pas pâtir de cette erreur. Les 4 profils les plus actifs sur les sujets de Marrakech et d’Aix-la-Chapelle restent tout autant actifs au sein du groupe Facebook sans que leur erreur ne leur soit reprochée publiquement. Vendre une opinion favorable envers une rumeur semble n’avoir aucune conséquence sociale. Cette opinion/marchandise basée sur une fausse information permet donc d’augmenter la valeur du capital du profil Facebook qui la partage auprès des autres membres du groupe. 

Il est également nécessaire de souligner que le fonctionnement même de Facebook fait que les opinions soutenant ces infox sont mises au même niveau que celle rétablissant la vérité. Mais si « l’impact factor » des opinions favorables à cette Fake-news a été très limité, il a tout de même été supérieur à celui généré par ceux diffusant un discours de vérité sur le sujet, car générant moins de réactions.

d)      Conclusions préliminaires  

Si les conclusions de cette étude limitée en termes d’échantillon ne sauraient être étendues à l’ensemble du mouvement social, elles restent riches en enseignement pour ce qui est de la place de cette rumeur sur les réseaux sociaux numériques des Gilets Jaunes de Marseille. Mais il convient justement de remettre ces conclusions dans un contexte local de sociabilités réelles. En effet, cette rumeur émerge début décembre 2018 à un moment où le mouvement social a déjà donné lieu à de nombreuses initiatives et d’actions collectives. À ce moment-là, à Marseille, les réseaux sociaux du mouvement social ne se limitent plus au numérique. Si les occupations de rondpoints ayant débutés à la mi-novembre se déroulaient principalement en périphérie de la ville, d’autres actions ponctuelles, notamment de barrages filtrants se déroulaient en centre-ville. Surtout, l’acte III du 1er décembre a vu le début de l’investissement des métropoles par les manifestants ainsi que les premiers lycées phocéens bloqués[12]. Ces groupes Facebook locaux sont alors les lieux d’organisation pratique de ces actions de mobilisation amenant une partie des participants à se rencontrer physiquement. Les liens ne se limitent pas aux échanges virtuels et il est probable que cela ait une influence aussi sur le mode de propagation des rumeurs au sein du groupe. Il serait nécessaire de comparer ses résultats avec ceux générés par l’analyse d’un groupe Facebook national de Gilet Jaune. Rassemblant des acteurs de l’ensemble de la France, il serait intéressant de voir l’impact de cette rumeur au sein de groupe de personnes ayant une plus faible probabilité de s’être rencontrées physiquement et d’avoir participé à une action ensemble.

En conclusion, l’étude de l’impact de cette opinion sur les groupes Facebook Gilets jaune marseillais nous permet de penser que :

  • La place de cette rumeur semble avoir été surestimée par les médias ;
  • Même les acteurs partageant la rumeur se posent en recherche de la vérité ;
  • Le fait que vérité et opinions soient au même niveau défavorise la vérité, car cette dernière ne semble pas générer le même niveau d’indignation et d’action ;
  • Partager des opinions le plus régulièrement possibles est valorisé par le fonctionnement même des groupes Facebook, cela confère un pouvoir symbolique et partager une opinion fausse n’a pas de conséquences sociales négatives ;
  • Un petit nombre d’individus actifs suffisent à donner une présence réelle à une rumeur et à instiller le doute ;
  • La non-réalisation de la prophétie fallacieuse met fin à l’existence de la rumeur. La vérité des faits fait donc toujours autorité ;
  • La production des sources initiales justifiantes la rumeur est extérieure de notre groupe test et produite par des militants engagés dans les partis politiques spécifiques. Ce sont d’ailleurs les seuls à continuer à défendre la rumeur après que les faits l’aient infirmée et se trouvant imperméables à la vérité.

Bien évidemment, cette étude de cas reste un exemple particulier. Il est possible de trouver, dans l’expression publique des groupes de Gilets Jaunes sur les réseaux sociaux numériques, de multiples références à des Fake News, théories du complot ou simples rumeurs. Mais il serait intéressant d’étudier dans le détail l’impact réel de ces publications. Sont-elles réellement plus présentes sur les groupes organisationnels de ce mouvement social que sur la moyenne des groupes Facebook et leur impact factor est-il réellement significatif ? Les premiers éléments fournis par cette étude tendraient à répondre par la négative. Mais il convient de rester prudent et de distinguer les groupes organisationnels locaux et les groupes nationaux. Et surtout sous quelle forme réelle cela s’est-il traduit sur le terrain, au sein des ronds-points et des manifestations hebdomadaires. Un travail d’enquête conséquent serait nécessaire pour répondre à cette question.

Mouvement social et vérité liquide

En extrapolant à partir de ces premiers résultats, on peut tout de même entrapercevoir le poids que pèse la « vérité liquide » au sein des mouvements sociaux contemporains. Le nivellement entre opinion et vérité est plus que jamais présent, mais il ne semble pas s’exprimer à un niveau différent de ce qui existe dans le reste de la société. Vérité et opinion se retrouvent mises sur le même plan, mais l’émotion générée par l’opinion produit plus de réactions la rendant plus utile à la mobilisation. Malgré ce constat, il reste nécessaire de souligner que notre étude tend à démontrer que le recours à ces artifices ne semble pas relever du processus volontaire. Une réelle recherche de la véridicité semble exister dans les discours à travers de nombreux questionnements rendus impossibles à satisfaire par la perte totale de confiance envers toutes instances officielles. Le sentiment d’incertitude dans lequel se trouvent les acteurs génère un grand inconfort leur permettant d’accepter facilement une explication, même fausse, si elle est annoncée par quelqu’un de confiance. Dans le cadre des réseaux sociaux numériques, cette confiance semble être accordée en fonction du capital crédité à un profil virtuel, lui-même déterminé grâce au prix des opinions/marchandises qu’il a produit. Par définition la crédibilité d’une opinion est déterminée par celle de la personne qui la propose. Ce cas en est un exemple retentissant.

L’existence de ce type de rumeur au sein du mouvement des gilets jaunes ne semble pas relever d’une réaction cynique visant à créer consciemment l’émotion pour générer la mobilisation. Bien qu’il n’y ait pas de sanctions sociales envers ceux qui colportent de fausses rumeurs, chez la plupart des acteurs, l’indifférence à la vérité ne semble pas être présente une fois les prophéties non réalisées. Les seuls continuant à prôner une « vérité alternative » contre des faits établis restent un segment particulier de militants politiques investis dans des organisations proches de l’extrême droite.

Au vu de cette étude et contrairement à ce qui a été présenté largement dans les médias, les principaux générateurs et promoteurs de cette rumeur Marrakech/Aix-la-Chapelle semblent être avant tout les militants politiques spécifiques plutôt qu’une large partie des acteurs engagés dans le mouvement des Gilets Jaunes. Mais la crise de la vérité actuelle que l’on pourrait nommer « vérité liquide », brouille les pistes et pousse bon nombre d’acteurs à considérer cette rumeur comme probable, possible et à en faire écho.

Au vu de ces conclusions, il reste difficile de mettre sur le même niveau d’impact une prise de parole officielle du gouvernement, celle de personnalités politiques reconnues et une rumeur xénophobe propagée sur les réseaux sociaux numériques lors d’un mouvement social. En effet, la fabrication et la diffusion consciente de « faits alternatifs » reste l’apanage de certaines autorités politiques. Le mouvement social des Gilets Jaunes ne semble pas avoir atteint le degré de cynisme nécessaire pour « utiliser » la vérité liquide comme une arme à son avantage[13]. La phrase de M. Macron à propos des violences policière démontre par contre que l’utilisation de cette arme ne se limite plus à l’extrême droite de l’échiquier, mais à envahis l’ensemble du champ politique institutionnel. On la retrouve d’ailleurs dans les déclarations des hommes politiques Les Républicains ayant défendu les rumeurs de notre cas d’étude, mais également dans les propos du ministre de l’intérieur du 1 mai 2018 affirmant qu’« Ici, à la Pitié-Salpêtrière, on a attaqué un hôpital. On a agressé son personnel soignant. ». Faits infirmés par le personnel soignant lui-même dès le lendemain. Il est encore plus visible dans l’analyse des « partisans » de la République en Marche qui ont recours massivement aux comptes factices sur les réseaux sociaux (Twitter, Facebook) pour propager de fausses informations défendant la politique gouvernementale[14].

La vérité liquide est un processus social et économique qui envahit progressivement l’ensemble des sphères de la société. Mais il ne s’insinue pas au même rythme partout et le terrain de la politique institutionnelle semble être plus propice que celui des mouvements sociaux, même lorsqu’ils passent principalement par des réseaux sociaux numériques pour s’organiser ; surtout lorsque ces derniers ne s’y limitent pas et se transforment en réseaux sociaux physiques. Pour autant, cette indifférence à la vérité de fait semble continuer de progresser dans l’ensemble des champs sociaux, nous remémorant ainsi la célèbre phrase d’Hannah Arendt : « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat »  H. Arendt (Vérité et Politique, p 303)

Benjamin Lalbat


[1] « Qui sont et que veulent les gilets jaunes » ? Entretien avec Benoit Coquard du CESAER (INRA, Dijon), 23 novembre 2018, contretemps. https://www.contretemps.eu/sociologie-gilets-jaunes/

[2] Eric Ciotti député LR dans le Figaro du 29/11/2018 https://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/11/29/31002-20181129ARTFIG00241-eric-ciotti-le-8220pacte-sur-les-migrations8221-de-l-onu-vers-un-droit-a-l-immigration-opposable.php

[3] ibid

[4] Bernard Monot député européen RN publié sur son Facebook https://www.facebook.com/watch/?v=361553517934236

[5] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/le-traite-d-aix-la-chapelle-source-de-folles-rumeurs_2058494.html

[6] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/12/06/vendre-la-france-a-l-onu-de-donald-trump-aux-gilets-jaunes-l-itineraire-mondial-d-une-intox_5393268_4355770.html

[7] https://www.marianne.net/monde/pacte-de-marrakech-le-texte-qui-effraie-les-gilets-jaunes-fait-exploser-la-coalition-belge et https://www.20minutes.fr/politique/2424043-20190115-non-traite-aix-chapelle-va-donner-alsace-lorraine-allemagne et https://www.bfmtv.com/tech/facebook-les-cinq-fake-news-les-plus-populaires-chez-les-gilets-jaunes-1582918.html

[8] Source europresse

[9] Nous avons choisi de nous porter sur Facebook, car c’est le réseau social numérique le plus utilisé par ce mouvement. De plus, il autorise l’organisation par groupes géolocalisés, permettant l’existence d’une communauté restreinte visant, au moins pour une partie, à produire des actions de mobilisation. A contrario, le fonctionnement de Twitter par mots dièse généraux n’a pas du tout été utilisé de cette manière lors de ce mouvement social. Nous avons décidé d’analyser les quatre groupes Facebook principaux de Gilets Jaunes se revendiquant de Marseille et de mettre de côté d’autres petits groupes Facebook locaux de Gilets Jaunes inférieurs à 1000 membres :

  • « Citoyens en colère de Marseille » anciennement appelé « Gilets Jaunes Marseille Sud ». Crée le 6 novembre 2018. 8 164 membres au 6 février 2020. À dépassé les 15 000 membres au cours du mouvement des Gilets Jaunes. On le nommera groupe G1
  • « Marseille Gilet jaune » Crée le 28 octobre 2018. 4 571 membres au 06 février 2020, a dépassé les 7 000 membres. On le nommera groupe G2
  • « Les gilets jaunes de Marseille ». Crée le 19 novembre 2018, 4 007 membres au 06 février 2020, a dépassé les 8 000 membres. On le nommera groupe G3
  • « Gilets Jaunes Marseille » membres. Crée le 20 novembre 2018, 2 060 membres au 06 février 2020. On le nommera groupe G4

Nous avons également scanné les Pages principales marseillaises : « Gilets Jaunes Marseille », « Gilets Jaunes Marseille centre-ville », « Gilets Jaunes Engatsés », « Gilet Jaune Marseille ». Mais ces pages mettent seulement en avant les publications des administrateurs. Ne permettant que très peu de circulation horizontale de l’information (Gardenier 2019), le rapport communautaire que génèrent ces pages semble moins important et les débats politiques sur les réseaux sociaux numériques ont tendance à se dérouler principalement sur les groupes plutôt que sur les pages qui ont servi à la seule diffusion publique d’informations. En tout cas pour le mouvement social des gilets jaunes. Aucune référence au pacte de Marrakech n’est décelable au sein des publications officielles de ces pages tout comme au sein des groupes G2 et G4 qui possédaient à cette période une forte modération à priori par un petit nombre d’administrateurs. Cette recherche a été conduite grâce à une recherche par mots clés avec variation autour d’orthographes aléatoires possibles. Les statistiques présentées ici correspondent donc aux groupes G1 et G3 cumulés.

[10] Publications faisant explicitement références aux occurrences de ces mots clés. Commentaires soit associés à ces publications, soit faisant exploitèrent références à ces occurrences de mots clés sous d’autres publications. Réactions aux publications ou aux commentaires suscités générés par la génération d’émoticônes (Like, love, haha, yay, wow, sad, angry) non différenciées.

[11] Le changement des conditions d’utilisation et de la protection des données modifié par Facebook le 1er septembre 2019 a rajouté de nombreuses difficultés au traitement systématique et statistique des données. En restreignant l’accès et en supprimant les applications comme Netvizz qui permettaient d’aspirer toute une somme de données qui pouvaient ensuite être analysées par des logiciels lexicométriques ou statistiques, Facebook a considérablement augmenté les ressources nécessaires à la récupération et l’analyse de ces données. Les précédentes études lexicométriques sur le mouvement social, comme celui de Sebbah & al (2018), ont été réalisées avant ce changement radical.

[12] « Les lycéens s’engouffrent dans la brèche » La Provence du 1er décembre 2018

[13] Là aussi il pourrait être intéressant de comparer ces résultats avec une analyse détaillé du mouvement d’opposition au mariage homosexuel et à l’homoparentalité en France de 2013-2014. Ce dernier étant largement investit par les militants d’extrême droite, dont une partie importante à l’habitude de manipuler la liquidité de la vérité à des fins politiques,  il n’est pas sûr qu’il produise les même rapports à la vérité que le mouvement des Gilets Jaunes.

[14] https://www.mediapart.fr/journal/france/090419/comment-une-nebuleuse-lrem-instrumentalise-les-reseaux-sociaux

Ouvrages cités :

Arendt Hannah, « Vérité et politique (1964) » in Crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972, 300p.

Bauman Zygmunt, La vie liquide, Paris, Fayard, coll. Pluriel, 2013, 144p.

Castoriadis Cornelius, Les carrefours du labyrinthe T4 : La montée de l’insignifiance, Paris, Point, essais, 1996, 292p.

Coquart Benoit « Qui sont et que veulent les gilets jaunes ? » Entretien avec Benoit Coquard du CESAER (INRA, Dijon), 23 novembre 2018, contretemps propos recueillis par Ugo Palheta

Foucault Michel, Dits et écrits, III (1976-1979), Paris, Gallimard, 1994. 848p.

Foucault Michel, Du gouvernement des vivants. Cours au collège de France (1979-1980), Gallimard Seuil, 2012, 400p.

Foucault Michel, Le courage de la vérité, le gouvernement de soi et des autres (1984), Paris, Gallimard Seuil, 2009, 368p.

Gardenier Matthijs, « Penser la communication horizontale dans le cadre de mouvements sociaux », revue Interrogations ? n°28,2019.

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Citation

Tu ne pourrais pas désirer être née à une meilleure époque que celle-ci où on a tout perdu

— Simone Weil, Cahiers