Travail productif et improductif – Quelles activités créent de la valeur?
Hopper bureau travail productif

Travail productif et improductif – Quelles activités créent de la valeur?

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Analyser certains événements comme les crises financières ou sanitaires nous pousse parfois à questionner les fondamentaux économiques, jusqu’à atteindre les racines du fonctionnement du système actuel. La problématique relative au type de travail permettant la création de valeur (travail productif) peut sembler abstraite et théorique de prime abord. Pourtant, les conséquences qu’impliquent les réponses à cette question sont en réalité multiples et très concrètes.

Ainsi, à petite échelle, déterminer le caractère productif ou improductif (producteur ou improducteur de valeur) d’une activité salariée permet de concevoir l’impact d’un potentiel arrêt généralisé de cette activité sur l’économie (que ce soit du fait d’une grève ou d’un confinement). Cette distinction, pourtant théorique, a déterminé l’attitude d’organisations politiques et syndicales envers telle ou telle catégorie de population. Par exemple, les travailleurs apparentés aux catégories ambiguës de « classe moyenne » ou de « col blanc » ont pu être considérés comme effectuant des activités improductrices, négligeant ainsi leur impact sur la production. À une échelle plus large, s’intéresser dans le détail à la production de valeur est indispensable pour saisir comment fonctionne le système capitaliste aujourd’hui. Savoir si des activités tertiaires, marchandes ou d’encadrement, peuvent être productrices de valeur alors même que ce type d’emploi salarié est devenu dominant au sein des pays historiquement capitalistes est un enjeu majeur pour expliquer, comprendre voire anticiper les crises économiques. Les réponses à ces questions économiques ont pu se voir influencer par des opinions préconçues valorisant notamment le travail manuel ou l’utilité sociale d’une activité. Mais ces considérations n’ont que peu de sens si l’on souhaite analyser le fonctionnement d’un système économique. Pour ce faire, la question est avant tout de savoir quelles catégories économiques sont pertinentes au sein du monde capitaliste actuel, quand bien même elles s’avèrent socialement absurdes.

Pour éviter de tomber dans ce genre d’écueils, il nous semble nécessaire de repartir de la base. C’est-à-dire de revenir sur les fondements utilisés pour définir ces catégories et la pertinence de leur utilisation pour comprendre le fonctionnement de l’économie capitaliste. S’intéresser aux définitions économiques communes à Adam Smith et Karl Marx, qui plus est, qu’ils ont tous deux mis en avant, nous semble en ce sens nécessaire. Le but n’est pas tant de rentrer dans l’exégèse de textes canoniques en vue de convaincre leurs partisans respectifs les plus doctrinaux qui tendent à considérer leurs écrits comme parole d’évangile. Il s’agit plus de voir ce que leurs analyses économiques dans toutes leurs précisions peuvent apporter à la compréhension de l’état actuel des choses. Ce travail d’approfondissement et de synthèse est en tout cas nécessaire pour nous permettre d’utiliser ces concepts dans d’autres articles à venir.

Revenons tout d’abord sur quelques définitions et cadres conceptuels avant de plonger dans le cœur du sujet : Qu’est-ce que la valeur et d’où vient-elle ?

1) Valeur et force de travail quelques définitions

Si nous achetons certaines marchandises, c’est parce qu’elles ont pour nous une valeur d’usage. Par exemple, nous achetons de l’eau pour étancher notre soif. Mais cette propriété de l’eau qu’est la satiété est difficilement quantifiable et ne permet pas de déterminer sa valeur. Dans l’absolu, c’est lorsqu’on souhaite échanger une chose contre autre qu’on se pose la question de sa valeur. C’est ce qu’on appelle la valeur d’échange. Une marchandise A vaut tant de marchandises B. Or, la permanence des échanges a progressivement permis à cette valeur qui n’existait qu’au moment de l’échange de changer de forme jusqu’à devenir autonome, à s’objectiver. Une marchandise n’a dès lors plus besoin d’être échangée pour qu’on se questionne sur sa valeur. Elle la possède en permanence. Cette valeur s’exprime aujourd’hui sous la forme d’un équivalent général universel : l’argent. Aujourd’hui, les marchandises ne sont produites que parce qu’elles ont une certaine valeur, qu’elles ne réalisent pour autant que lorsqu’elles sont échangées contre de l’argent, c’est-à-dire vendues. Pour qu’elles soient achetées, il est nécessaire qu’elles satisfassent un besoin social pour l’acheteur. Pour qu’une marchandise ait une valeur, il est donc nécessaire qu’elle ait également une valeur d’usage.

Déterminer d’où provient la valeur d’une marchandise est un des enjeux centraux de la « science économique » depuis sa naissance. Reprenant l’analyse d’économistes classiques comme Ricardo ou Adam Smith, Marx affirme et démontre que toute la valeur d’un produit provient du travail qui a été nécessaire pour le produire (pour plus de détails : qu’est-ce que la valeur ?). En effet, le coût de revient d’une marchandise peut être décomposé ainsi :

  • Le coût du travail de l’ensemble des employés que le patron a payé sous forme de salaire pour acheter leur force de travail.
  • La plus-value comme part du travail des employés que le patron n’a pas payé et qu’il s’approprie pour générer son profit.
  • Le coût des matières premières qui ont une valeur parce qu’il a fallu qu’un certain nombre de personnes vendent leur force de travail pour les produire. En effet, pas d’acier sans le travail du mineur extrayant du charbon et du fer et celui de l’ouvrier sidérurgiste faisant fondre l’un avec l’autre. À chacun de ces niveaux de production, divers patrons ont également récupéré une certaine plus-value.
  • Le coût des machines et de l’électricité qui ont une valeur parce qu’il a également fallu que des travailleurs vendent leur force de travail pour les fabriquer.

Marx démontre que cette marchandise qu’est la force de travail n’est pas une marchandise comme une autre. En effet, c’est la seule qui, en étant achetée sur le marché du travail, permet de créer de la valeur (pour plus de détails : Qu’est-ce que la force de travail ?). S’il y a « création » de valeur, c’est justement parce que cette marchandise qu’est la force de travail n’est pas payée en fonction de la valeur du travail produit. Ce qui est payé, c’est un salaire déterminé par ce qui est nécessaire à la reproduction de cette force de travail et qui fluctue en fonction du rapport de force existant entre le salarié, sa direction et les conditions extérieures. Ce salaire est systématiquement inférieur à la valeur qu’il permet de produire et c’est cette différence qui permet au travail[1] de générer une plus-value. En effet, au sein du système capitaliste, « le but de la production n’est pas la marchandise, mais la valeur (argent) »[2].

Travail productif Gas Hopper
Edward Hopper, Gas (1940)

2) Travail productif et travail improductif

Lorsqu’on élargit la focale, on se rend alors compte que certains travails[3] permettent de produire de la plus-value tandis que d’autres non. Les premiers sont ainsi appelés travail productif tandis que les autres sont appelés travail improductif. Dans la langue de tous les jours, la différence entre travailleurs productifs et improductifs se pose le plus généralement dans un rapport d’utilité vis-à-vis de la société. On peut par exemple qualifier d’improductif un chômeur, un retraité ou quelqu’un qui occupe un emploi, mais ne « fait rien », n’a pas d’activité réelle. D’autres fois, ce sont les activités considérées comme inutiles à la société qui sont qualifiées d’improductives. Selon les critères de la personne qui utilise ce terme, ce seront les artistes, les banquiers ou les professeurs qui seront qualifiés d’improductifs. Cette définition vernaculaire est souvent opposée à celle du travailleur productif vu comme travailleur manuel fabriquant des marchandises de ses mains habiles. Cette vision de la distinction entre travailleurs productifs et improductifs a largement été diffusée par des groupes politiques, voire des gouvernements se réclamant du marxisme et défendant une vision ouvriériste.

a) Travail productif et travail intellectuel

Pourtant la distinction que Marx fait entre travail productif et improductif n’a aucun rapport avec les usages communs de ces termes. Il est question ici de travail productif pour le capital c’est-à-dire de travail producteur de plus-value. Peu importe l’utilité de la marchandise produite ou si cette marchandise est matérielle ou immatérielle. À partir du moment où elle permet de créer de la valeur, elle peut être considérée comme productive[4]. Marx utilise trois exemples parlants pour illustrer sa réflexion : celui du clown, celui du maitre d’école et celui de la cantatrice :

« Un comédien, par exemple, un clown même, est par conséquent un travailleur productif, du moment qu’il travaille au service d’un capitaliste (de l’entrepreneur) à qui il rend plus de travail qu’il n’en reçoit sous forme de salaire, tandis qu’un travailleur qui se rend au domicile du capitaliste pour lui raccommoder ses chausses ne lui fournit qu’une valeur d’usage et ne demeure qu’un travailleur improductif. Le travail du premier s’échange contre du capital (variable), le travail du second contre du revenu. Le premier crée une plus-value ; dans le cas du second, c’est un revenu qui est consommé »[5].

Marx y inscrit ici la différence principale. Pour que le travail soit considéré comme productif, il est nécessaire qu’il soit échangé contre du capital, c’est-à-dire contre un salaire qui permette d’extraire une plus-value.

« Un maître d’école est un travailleur productif dès lors qu’il ne se contente pas de former la tête de ses élèves, mais qu’il se déforme lui-même pour enrichir son patron. Que ce dernier ait investi son capital dans une fabrique de leçons plutôt que dans une fabrique de saucisses, cela ne change rien au rapport »[6]. « Une cantatrice qui, de son propre chef vend son chant, est un travailleur improductif. Mais la même cantatrice engagée par un entrepreneur qui la fait chanter pour gagner de l’argent, est un travailleur productif car elle produit du capital. »[7]

Dans cet exemple, c’est l’indifférence pour le capitaliste de la nature de la marchandise produite qui est soulignée. La production, comme le capitalisme, est avant tout un rapport social. Déterminer si un travail est productif ou non dépend donc du rapport social de production et non de la marchandise qui est produite. Un professeur employé par Acadomia ou une école privée se retrouve donc à faire un travail productif tandis qu’un autre, employé par l’État dans un système éducatif gratuit, ne l’est pas. Son travail n’en est pas moins indispensable à la reproduction de la force de travail et donc au fonctionnement même du capitalisme.

Marx n’invente absolument pas ce concept de travail productif, il ne fait que la reprendre d’Adam Smith, théoricien père du libéralisme, dont il reconnait les mérites entre autres pour son analyse du travail sous le capitalisme : « Le travail productif est ici défini du point de vue de la production capitaliste et A. Smith a touché juste ; sur le plan des concepts il a épuisé la question »[8]. En effet, cette analyse du travail productif n’est pas le résultat de considérations abstraites, elle relève simplement de l’observation de la manière dont l’économie capitaliste dans son fonctionnement perçoit et transforme le travail. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Marx va la trouver chez Smith.

b) Travail productif et travail d’encadrement

Marx souligne que le caractère productif d’un travail n’a absolument aucun rapport avec l’activité en elle-même, avec le travail concret. Il nous démontre aussi qu’il n’est en aucune manière lié à la nature manuelle ou intellectuelle de ce travail ni à la nature matérielle ou immatérielle de la marchandise produite. La seule donnée déterminante est le rapport social qu’entretient ce travail avec le capital. Enfin il explique également que ce n’est pas seulement le travailleur qui est directement impliqué dans l’acte productif de la marchandise qui est considéré comme productif, mais également :

« tous les travailleurs intellectuels qui sont consommés dans la production matérielle, non seulement le travailleur manuel direct, ou le travailleur sur machines, mais aussi surveillants (overlooker), ingénieurs, directeur (manager), commis, etc. Bref le travail de tout le personnel requis dans une sphère déterminée pour produire une marchandise déterminée, et dont le concours (la coopération) est nécessaire à la production de marchandises. »[9]

Cette phrase ne saurait être plus explicite : pour Marx comme pour Adam Smith le travail d’encadrement de la force de travail est un travail potentiellement producteur de plus-value, et ce du contremaitre jusqu’au directeur en passant par tous les postes de gestion nécessaires à la production, comme une partie des activités de comptabilité ou de vente[10]. Tout dépend du rapport social de production dans lequel il s’insère[11]. À partir du moment où l’encadrement participe à organiser la production elle se trouve productive[12].

Dans ce cas-là et au sein d’un monde où le rapport social capitaliste qu’est le salariat a triomphé partout, que reste-t-il comme travails improductifs ? Là encore Marx est plutôt explicite lorsqu’il aborde la raison pour laquelle la distinction entre travail productif et improductif chez Adam Smith à fait socialement polémique :

« La grande masse des travailleurs dits « supérieurs » – fonctionnaires de l’État, militaires, virtuoses, médecins, prêtres, juges, avocats, etc. – tous ces gens qui, non seulement ne sont pas producteurs, mais essentiellement destructeurs, et qui savent toutefois s’approprier une grande partie de la richesse matérielle soit en vendant leurs marchandises immatérielles, soit en les imposant de vive force, n’était guère flattés de se voir relégués au point de vue économique, dans la même classe que les saltimbanques et domestiques et de n’apparaitre que comme des consommateurs parmi d’autres. ».[13]

Voyons maintenant comment il détermine la séparation entre les deux : « Le travailleur productif produit pour l’acheteur de sa puissance de travail, une marchandise, alors que le travailleur improductif ne produit pour celui-ci qu’une valeur d’usage, imaginaire ou réelle. »[14]. On pourrait pourtant considérer la consultation chez le médecin comme une marchandise immatérielle, c’est le cas, mais en réalité tout dépend de la manière dont elle a été produite. La consultation médicale produite par un médecin possédant son cabinet n’est qu’une valeur d’usage immédiate échangée contre un revenu. A contrario, la consultation d’un médecin travaillant dans une clinique privée et percevant un salaire est une marchandise vendue aux patients/clients par le propriétaire de la clinique et sur laquelle il génère une plus-value. Dans ce dernier cas, c’est donc un travail productif.

Finalement et dans le cadre du système économique capitaliste, on se rend compte qu’il ne reste que très peu de travails entièrement improductifs. Cela concerne principalement les fonctionnaires d’État (et encore, seulement ceux sur qui l’État ne fait pas de plus-value), les professions libérales et les travailleurs dont le travail est immédiatement consommé comme valeur d’usage.

Hopper bureau travail productif
Edward Hopper, La nuit au bureau (1940)

c) Artisans et agriculteurs indépendants producteurs de leur propre exploitation.

Reste enfin le cas du travail des agriculteurs et artisans « indépendants qui n’emploient pas d’ouvriers » et se retrouve ainsi en dehors du rapport social capitaliste du travail qu’est le salariat.

« Ce sont des producteurs de marchandises, et je leur achète des marchandises. […] ce rapport n’a donc rien à voir avec l’échange de capital et de travail, ni donc avec la distinction entre travail productif et travail improductif, qui ne repose que sur ceci : le travail est-il échangé contre de l’argent en tant qu’argent ou contre de l’argent en tant que capital ? Ils n’entrent donc ni dans la catégorie des travailleurs productifs ni dans celles des travailleurs improductifs, bien qu’ils soient producteurs de marchandises. »[15].

Néanmoins, cette position est largement nuancée par Marx lui-même avec l’englobement de leur travail dans le cadre du mode de production capitaliste. En effet, ces travailleurs sont en capacité de s’autoexploiter et d’extraire de la plus-value de leur propre travail pour le transformer en capital et l’injecter dans leur entreprise.

« Il est possible que ces producteurs, qui travaillent avec leurs propres moyens de production, non seulement reproduisent leur puissance de travail, mais créent de la plus-value, leurs positions leur permettant de s’approprier leur propre surtravail ou une partie de celui-ci (une partie leur étant soustraite sous forme d’impôts). […] Le paysan ou l’artisan indépendant sont divisés en deux personnes. Comme possesseur des moyens de production, il est capitaliste, comme travailleur, il est son propre salarié. Il se paye donc son salaire comme capitaliste et tire son profit de son capital, c’est-à-dire qu’il s’exploite lui-même comme travailleurs salariés et se paie, avec la plus-value, le tribut que le travail doit au capital. »[16]

Parce qu’il possède ses outils lui permettant de travailler, son travail n’est pas aliéné et pourtant reste, dans une certaine mesure, un travail productif. Mais dans le système capitaliste, cette situation d’équilibre n’est pas faite pour durer dans le temps. En effet :

« L’artisan ou le paysan qui produit à l’aide de ses propres moyens de production, ou bien se transformera peu à peu en un petit capitaliste, qui exploite lui aussi le travail d’autrui, ou bien il perdra ses moyens de production (ce qui peut s’opérer dans un premier temps, alors qu’il en demeure le propriétaire nominal, comme dans le système des hypothèques) et sera transformé en travailleur salarié ».[17].

Cette analyse du travail des artisans et agriculteurs indépendants peut largement être étendue à de nombreux travailleurs indépendants qualifiés aujourd’hui d’autoentrepreneurs. Cette couche sociale regroupe en réalité de nombreux statuts différents que l’on peut finalement placer sur un spectre allant du capitaliste s’autoexploitant partiellement, au salarié productif déguisé sous ce statut légal. (Cf. La Grande dévalorisation). 

3) Phase de production et phase de circulation

L’analyse de Marx et d’Adam Smith sur cette question du travail productif semble relativement explicite. Pourquoi a-t-elle donc suscité autant de controverses et de désaccords ? Il semble qu’il y ait deux raisons à cela.

La première est historique. Elle tient à la glorification du travail manuel idéalisé des ouvriers à la fois par divers groupes et partis politiques « ouvriéristes », mais également par certains gouvernements capitalistes se référant de manière identitaire à la pensée de K. Marx qui pourtant ne porte pas cette dimension.

La seconde est plus théorique et liée aux ambiguïtés possibles que soulève la distinction qu’introduit Marx entre la phase de production du capital et la phase de la circulation du capital qu’il considère comme improductrice de valeur.

En effet, pour que la valeur produite par le travail productif soit réalisée, c’est-à-dire transformée en argent et ainsi que cet argent puisse ensuite être réinvesti, il est également nécessaire que la marchandise produite soit vendue. Cet acte essentiel pour le capitalisme qu’est la vente est également appelé réalisation de la valeur. Pour que cette vente ait lieu, il faut que l’acheteur trouve dans cet achat une utilité quelconque (donc une valeur d’usage). Il est également nécessaire que cette marchandise soit disponible pour le vendeur, mais également qu’elle soit suffisamment mise en avant par rapport à la concurrence d’autres marchandises disponibles sur le marché, pour trouver preneur. Au sein du système capitaliste, l’utilité d’une marchandise ne sert qu’à réaliser la valeur.

Cette vente en elle-même ne fait pas partie de la phase de production, car elle ne permet pas de rajouter de valeur à une marchandise. Marx considère ainsi ce processus de vente comme faisant partie de la phase de circulation du capital. La vente est un simple transfert de propriété de l’objet antérieurement produit qui permet de transformer ce capital-marchandise en argent.

Commerciaux, vendeurs et publicitaires sont-ils des travailleurs productifs ?

Marx souligne que l’acte de vendre une marchandise quelle qu’elle soit, n’est pas producteur en soi de valeur ou de plus-value. En effet, le fait de parvenir à revendre plus cher que son prix d’achat une marchandise ne permet que de récupérer de la valeur antérieurement produite au détriment de l’acheteur.Ce sont des frais de circulation qui sont récupérés par le capital marchand sur la valeur produite lors de la phase productive. Cette constatation a induit de nombreux lecteurs en erreur en les poussant à considérer certains emplois comme ceux de caissière, vendeur ou comptable comme intrinsèquement improductif. Si en effet, l’acte en lui-même du transfert de propriété d’une personne à une autre ne crée en rien de la valeur, nombre d’autres actions permettant de rendre cet acte possible sont quant à eux purement productifs. Emballer, transporter une marchandise d’un point A à un point B tout comme la déballer ou la mettre en rayon sont des actions productives qui ajoutent de la valeur à une marchandise. Marx appelle cela le « procès de production se poursuivant pendant l’acte de circulation »[18]. À l’inverse le temps passé à calculer le prix que doit être vendu tel ou tel produit, ou celui utilisé par la caissière pour compter son fond de caisse tout comme l’acte du transfert de propriété au moment de l’achat en lui-même est improductif. L’ensemble du travail nécessaire pour rendre ce transfert matériel est quant à lui productif. Si l’ensemble de ces emploisont effectivement pour but la réalisation de la valeur, c’est-à-dire de vendre une marchandise, ils n’en sont pas moins partiellement intégrés au processus de production. Du point de vue du capital, deux canettes de soda identiques, l’une vendue dans un supermarché, l’autre vendue par un distributeur automatique, ne sont pas des marchandises identiques, car on ne retrouve pas la même valeur cristallisée dedans. Au sein d’un même travail, les activités productives peuvent s’entremêler avec d’autres, improductives, mais nécessaire à la circulation, sans qu’il soit aisé de définir où commence l’une et où s’arrête l’autre.  

Pour mieux comprendre, rentrons dans le détail de plusieurs professions souvent considérés comme improductives. Une grande partie du travail du commercial ou du vendeur employé par une entreprise pour écouler sa production se découvre ainsi comme un travail productif pour le capital. Tout d’abord il transporte le produit qu’il vend, ce transport est un travail productif. Ensuite, ses arguments, ses boniments et flatteries envers son client peuvent se retrouver comme autant de valeur qui s’ajoute à la marchandise qu’il vend. Par son travail il peut créer de la valeur ajoutée à la marchandise, même si ce travail ne change pas forcément la nature physique de cette dernière. Par exemple, un appareil de cuisine vendue lors d’une émission de téléachat avec l’aide des efforts exagérés du présentateur, de toute l’équipe de tournage et de diffusion, peut ne pas avoir la même valeur que celui acheté directement sur internet. La satisfaction pour le consommateur de posséder cet objet rendu merveilleux par sa présentation magnifiée ne se présente pas seulement comme une valeur d’échange supplémentaire, mais également comme une valeur d’usage supplémentaire. Cela se retrouve d’ailleurs la plupart du temps dans son prix. Le consommateur pourra retirer une satisfaction sociale supplémentaire à l’utilisation de cet objet en société, ressortant parfois même une partie des arguments du colporteur à ses convives. Par contre le moment spécifique où le commercial vend son produit à son client. Le moment où s’effectue le transfert de propriété et où la marchandise change de forme en s’échangeant contre de l’argent. Ce moment-là est improductif et nécessite certaines activités de la part du vendeur qui peuvent être considérés comme des frais de circulation.

Même constat pour le travail du publicitaire. Comment considérer son travail comme improductif, car ayant pour seul but de faciliter la vente du produit alors même qu’il est en capacité de changer jusqu’à la valeur d’usage d’une marchandise ? Bien évidemment, le travail publicitaire permet de faciliter la réalisation de la valeur à travers l’acte de vente, mais il est loin d’être limité à ça. Par exemple, la publicité et les sommes importantes de capital dépensé dans la communication d’une entreprise comme Apple donne un caractère social particulier aux marchandises qu’ils produisent. Ainsi, acheter un téléphone portable de la marque n’est pas seulement acheter un assemblage de composants que l’on peut retrouver de manière totalement identique chez l’un de ses concurrents, c’est également acheter une distinction sociale liée au fait de posséder cet appareil plutôt qu’un autre. Le travail de marketing autour de ces produits et de cette marque permet dans ce cas précis à la fois de rajouter de la valeur dans le produit, mais également une valeur d’usage supplémentaire : la reconnaissance sociale de faire partie de la « communauté Apple ». Dans ce cas-là, comment pourrait-on affirmer que ce travail de marketing est improductif, vu qu’il modifie à la fois la valeur de marchandise, mais également sa nature sociale ?[19] En réalité c’est seulement une forme de fétichisme de la matérialité de la marchandise qui nous pousse à considérer l’ensemble de ces activités comme improductives dans le sens où elles n’auraient comme fonction que de faciliter la réalisation de la valeur. Seule la dimension réelle, tangible et finie de la marchandise est perçue, sa dimension sociale et idéelle dans laquelle de la valeur peut également être produite reste cachée.

Le caractère productif de la publicité nous parait encore plus évident, quoiqu’identique, lorsqu’elle est externalisée. C’est bien une marchandise particulière qu’une entreprise spécialisée dans le marketing comme Publicis vend à ses clients. Cette marchandise qu’est la « campagne de publicité » est immatérielle, mais n’en est pas moins une marchandise. Pour cela Publicis exploite le travail de designers, de graphistes, community managers et autres rédacteurs qui sont chargés de produire cette marchandise. L’entreprise ne paye à ses salariés qu’une partie de leur journée de travail, le reste c’est la plus-value qu’elle capte et qui est réalisée lorsque la marchandise « campagne de publicité » est vendue à une autre entreprise qui en a besoin ». C’est un travail tout ce qu’il y a de plus producteur de valeur.

Enfin, si l’on reprend les définitions portées par Marx et Smith, de nombreux travails dans la sphère financière comportent des activités productrices de valeur. En effet, lorsqu’un actuaire employé par AXA effectue ses calculs statistiques pour déterminer le rendement d’une assurance vie, son travail permet de produire la marchandise « police d’assurance » où la marchandise « assurance vie » qui est ensuite vendue sur le marché des assurances[20]. De même, en bourse, lorsqu’un fonds d’investissement donne naissance à un nouveau ETF (Exchange Traded-fund) qui réplique un indice boursier ou lorsqu’une nouvelle cryptomonnaie est créée, ce sont des marchandises immatérielles qui sont produites. Que ces marchandises soient financières et produites pour la phase de circulation ne change rien pour le capitaliste, il réalise une plus-value sur le travail de ceux qui les ont produites. Rappelons une fois de plus avec les mots de Marx : « que ce dernier ait investi son capital dans une fabrique de leçons plutôt que dans une fabrique de saucisses, cela ne change rien au rapport ».

Ce ne sont là que quelques exemples particuliers, nous rentrerons plus en détail sur la question de la valeur au sein et la création monétaire au sein de la sphère financière dans un article à venir : Entre pandémie et taux de profit.

Travail productif Malevitch record de productivité au travail
Kazimir Malevitch, Portrait d’un record de productivité au travail (1932)

4) Implications et conséquences

Considérer ainsi la majeure partie des activités au sein des travails tertiaires, d’auto-entrepreneuriat, de commercialisation, de publicité, d’encadrement, voire même financier, comme productif a des implications considérables sur l’analyse du fonctionnement du capital.

En premier lieu, cela fait entrer, au moins partiellement (car ils peuvent également posséder du capital), une énorme partie des couches socialement intermédiaires dans la définition de Marx du prolétariat. « Par prolétaire, au sens économique, il faut entendre le travailleur salarié qui produit du capital et le met en valeur. »[21] Ou encore « La classe des travailleurs salariés modernes qui, ne possédant pas en propre leurs moyens de production, sont réduits à vendre leur force de travail pour vivre. »[22]. Bien évidemment, cela n’empêche pas cette classe sociale qu’est le prolétariat d’être composée de nombreuses strates différentes rassemblant des statuts et des conditions de vie extrêmement hétérogènes. Il n’empêche qu’elles demeurent unies par le rapport social de production qui définit leur exploitation : le travail salarié basé sur l’extraction de la plus-value.  

Mais surtout cela remet partiellement en cause la conception répandue parmi de nombreux économistes marxistes tendant à penser l’existence d’une déconnexion totale entre la profusion de capital financier depuis les cinquante dernières années et la production de valeur. En effet, la création monétaire massive et l’énorme gonflement des marchés financiers suivant la crise économique des années 1970 semblent sortir de nulle part si l’on considère la majorité des emplois salariés du secteur tertiaire ou de l’encadrement comme improducteurs de valeur. Cette analyse a poussé certains à rejeter une partie des analyses de Marx comme la loi de la baisse tendancielle du taux de profit et à considérer le capital comme automate, c’est-à-dire fonctionnant sur lui-même sans avoir besoin d’être lié à la production. Si ces analyses ont le mérite de justifier la continuité du système capitaliste malgré ses contradictions internes, il nous semble que cela reste au prix d’angles morts plus ou moins volontairement occultés. Surtout, ces analyses ne paraissent à propos que grâce à l’acceptation  collective d’une définition particulièrement restreinte du travail productif. Les critiquer à l’aune de la définition que nous avons développée dans cet article à travers celle de Marx et Smith, pourrait permettre de savoir si elles demeurent pertinentes pour produire une analyse du fonctionnement actuel du système économique.

Articles à suivre : Analyse critique des différentes visions de la valeur et du travail productif : grande dévalorisation, évanescence de la valeur, reproduction rétrécie et ménage à trois. La suite mardi 24 novembre

Benjamin Lalbat/Ben Malacki pour L’orage.org


[1] Pour éviter de rallonger un argumentaire déjà copieux, nous choisissons volontairement de ne pas aborder ici la question de la division travail concret/travail abstrait. En effet, ce qui est incorporé à la valeur d’une marchandise n’est pas le travail concret en lui-même, mais le travail moyen socialement nécessaire pour effectuer cette tâche. La valeur créée est celle d’une moyenne sociale, ce qui explique que deux marchandises identiques fabriquées avec des conditions de production différentes possèdent la même valeur.  Si nous nous permettons de mettre pour le moment de côté cet aspect central c’est qu’il n’est moins ici question de la quantité de valeur qui est créée par le travail que de quel type d’activité salarié est en matière de créé cette valeur. 

[2] Le Capital livre III p.288

[3] Même si l’Académie française n’apprécie pas l’usage du mot travail mis au pluriel, il nous semble qu’il reste la meilleure façon d’exprimer cette idée. Le mot d’activités ne regroupant pas systématiquement la notion d’exploitation salariale et celui de travaux n’étant pas pertinents.

[4] Cette notion de travail productif ou improductif ne revêt donc pas le même sens sous d’autres modes de production que le capitalisme. Étant donné que c’est au sein de ce mode de production que nous évoluons actuellement, qu’il englobe l’ensemble de nos rapports sociaux et qu’il est le sujet de notre étude, lorsque nous utiliserons le terme de travail productif ou improductif à partir de maintenant il est nécessaire d’entendre travail productif ou improductif pour le capital.

[5] Théories sur la plus-value (Livre IV du Capital) tome I. p167.

[6] Le Capital Livre I p. 550.

[7] Théories sur la plus-value (Livre IV du Capital) tome I.  p.470

[8] Ibidem.

[9] Ibid. 176

[10] Certains comme le philosophe Arnaud Berthoud ont décidé de nommer ce type d’activité : « travail indirectement productif ». Ce n’est pas le cas de Marx qui ne fait pas de différence dans ces textes et intègre ces activités dans la sphère de la production sans les différencier par une épithète dépréciative.

[11] L’ensemble des activités liées au travail de direction n’est pas nécessairement productif. Par exemple, la fonction spécifiquement capitaliste de perception de la plus-value par le patron ou par le cadre qui possède des stock-options ne l’est en rien.

[12] Par contre ce n’est pas le cas lorsque ce travail d’encadrement relève de la simple surveillance de la force de travail, c’est-à-dire s’il ne sert qu’à maintenir en place l’état du rapport de force entre salariés et capital. Par exemple empêcher le vol ou la détérioration du matériel. Nous réaborderons la question de l’encadrement dans l’article à venir : Analyse critique des différentes visions du travail productif. 

[13] Ibid. p188

[14] Ibid. p.170

[15] Ibid. p.476

[16] Ibid. p.477

[17] Ibid. p.478

[18] Ibid p.280 cité Par Isaak I Roubine, Essaie sur la théorie de la valeur de Marx.

[19] C’est d’ailleurs nécessaire pour que cette différence de valeur soit reconnue par l’acheteur. En effet, ce n’est pas le travail en lui-même qui est ajouté comme valeur dans une marchandise, mais le travail moyen socialement nécessaire à la produire : le travail abstrait. Nous avons choisi de ne pas aborder cette dimension, pourtant centrale de la valeur au sein de notre argumentaire pour éviter de l’alourdir, mais cette précision demeure indispensable pour comprendre le mécanisme d’ajout de valeur par le travail productif.

[20] En effet, le calcul d’une police d’assurance ne se résume à juste déterminer le prix de vente de la marchandise « assurance » pour en maximiser le profit (sinon ce serait effectivement un travail improductif). Le calcul de la police d’assurance implique ce qu’elle va rembourser, ses différentes clauses et autres franchises. Ce calcul est en réalité constitutif de la marchandise « police d’assurance » et constitue en réalité une partie principale de son processus de production.

[21] Karl Marx, Le capital Livre I

[22] F. Engels, note au Manifeste Communiste 1888.

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Tu ne pourrais pas désirer être née à une meilleure époque que celle-ci où on a tout perdu

— Simone Weil, Cahiers