Travail productif et improductif – Quelles activités créent de la valeur?
Hopper bureau travail productif

Travail productif et improductif – Quelles activités créent de la valeur?

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Analyser certains événements comme les crises financières ou sanitaires nous pousse parfois à questionner les fondamentaux économiques, jusqu’à atteindre les racines du fonctionnement du système actuel. La problématique relative au type de travail permettant la création de valeur (travail productif) peut sembler abstraite et théorique de prime abord. Pourtant, les conséquences qu’impliquent les réponses à cette question sont en réalité multiples et très concrètes.

Ainsi, à petite échelle, déterminer le caractère productif ou improductif (producteur ou improducteur de valeur) d’une activité salariée permet de concevoir l’impact d’un potentiel arrêt généralisé de cette activité sur l’économie (que ce soit du fait d’une grève ou d’un confinement). Cette distinction, pourtant théorique, a déterminé l’attitude d’organisations politiques et syndicales envers telle ou telle catégorie de population. Par exemple, les travailleurs apparentés aux catégories ambiguës de « classe moyenne » ou de « col blanc » ont pu être considérés comme effectuant des activités improductrices, négligeant ainsi leur impact sur la production. À une échelle plus large, s’intéresser dans le détail à la production de valeur est indispensable pour saisir comment fonctionne le système capitaliste aujourd’hui. Savoir si des activités tertiaires, marchandes ou d’encadrement, peuvent être productrices de valeur alors même que ce type d’emploi salarié est devenu dominant au sein des pays historiquement capitalistes est un enjeu majeur pour expliquer, comprendre voire anticiper les crises économiques. Les réponses à ces questions économiques ont pu se voir influencer par des opinions préconçues valorisant notamment le travail manuel ou l’utilité sociale d’une activité. Mais ces considérations n’ont que peu de sens si l’on souhaite analyser le fonctionnement d’un système économique. Pour ce faire, la question est avant tout de savoir quelles catégories économiques sont pertinentes au sein du monde capitaliste actuel, quand bien même elles s’avèrent socialement absurdes.

Pour éviter de tomber dans ce genre d’écueils, il nous semble nécessaire de repartir de la base. C’est-à-dire de revenir sur les fondements utilisés pour définir ces catégories et la pertinence de leur utilisation pour comprendre le fonctionnement de l’économie capitaliste. S’intéresser aux définitions économiques communes à Adam Smith et Karl Marx, qui plus est, qu’ils ont tous deux mis en avant, nous semble en ce sens nécessaire. Le but n’est pas tant de rentrer dans l’exégèse de textes canoniques en vue de convaincre leurs partisans respectifs les plus doctrinaux qui tendent à considérer leurs écrits comme parole d’évangile. Il s’agit plus de voir ce que leurs analyses économiques dans toutes leurs précisions peuvent apporter à la compréhension de l’état actuel des choses. Ce travail d’approfondissement et de synthèse est en tout cas nécessaire pour nous permettre d’utiliser ces concepts dans d’autres articles à venir.

Revenons tout d’abord sur quelques définitions et cadres conceptuels avant de plonger dans le cœur du sujet : Qu’est-ce que la valeur et d’où vient-elle ?

Valeur et force de travail quelques définitions

Si nous achetons certaines marchandises, c’est parce qu’elles ont pour nous une valeur d’usage. Par exemple, nous achetons de l’eau pour étancher notre soif. Mais cette propriété de l’eau qu’est la satiété est difficilement quantifiable et ne permet pas de déterminer sa valeur. Dans l’absolu, c’est lorsqu’on souhaite échanger une chose contre autre qu’on se pose la question de sa valeur. C’est ce qu’on appelle la valeur d’échange. Une marchandise A vaut tant de marchandises B. Or, la permanence des échanges a progressivement permis à cette valeur qui n’existait qu’au moment de l’échange de changer de forme jusqu’à devenir autonome, à s’objectiver. Une marchandise n’a dès lors plus besoin d’être échangée pour qu’on se questionne sur sa valeur. Elle la possède en permanence. Cette valeur s’exprime aujourd’hui sous la forme d’un équivalent général universel : l’argent. Aujourd’hui, les marchandises ne sont produites que parce qu’elles ont une certaine valeur, qu’elles ne réalisent pour autant que lorsqu’elles sont échangées contre de l’argent, c’est-à-dire vendues. Pour qu’elles soient achetées, il est nécessaire qu’elles satisfassent un besoin social pour l’acheteur. Pour qu’une marchandise ait une valeur, il est donc nécessaire qu’elle ait également une valeur d’usage.

Déterminer d’où provient la valeur d’une marchandise est un des enjeux centraux de la « science économique » depuis sa naissance. Reprenant l’analyse d’économistes classiques comme Ricardo ou Adam Smith, Marx affirme et démontre que toute la valeur d’un produit provient du travail qui a été nécessaire pour le produire (pour plus de détails : qu’est-ce que la valeur ?). En effet, le coût de revient d’une marchandise peut être décomposé ainsi :

  • Le coût du travail de l’ensemble des employés que le patron a payé sous forme de salaire pour acheter leur force de travail.
  • La plus-value comme part du travail des employés que le patron n’a pas payé et qu’il s’approprie pour générer son profit.
  • Le coût des matières premières qui ont une valeur parce qu’il a fallu qu’un certain nombre de personnes vendent leur force de travail pour les produire. En effet, pas d’acier sans le travail du mineur extrayant du charbon et du fer et celui de l’ouvrier sidérurgiste faisant fondre l’un avec l’autre. À chacun de ces niveaux de production, divers patrons ont également récupéré une certaine plus-value.
  • Le coût des machines et de l’électricité qui ont une valeur parce qu’il a également fallu que des travailleurs vendent leur force de travail pour les fabriquer.

Marx démontre que cette marchandise qu’est la force de travail n’est pas une marchandise comme une autre. En effet, c’est la seule qui, en étant achetée sur le marché du travail, permet de créer de la valeur (pour plus de détails : Qu’est-ce que la force de travail ?). S’il y a « création » de valeur, c’est justement parce que cette marchandise qu’est la force de travail n’est pas payée en fonction de la valeur du travail produit. Ce qui est payé, c’est un salaire déterminé par ce qui est nécessaire à la reproduction de cette force de travail et qui fluctue en fonction du rapport de force existant entre le salarié, sa direction et les conditions extérieures. Ce salaire est systématiquement inférieur à la valeur qu’il permet de produire et c’est cette différence qui permet au travail[1] de générer une plus-value. En effet, au sein du système capitaliste, « le but de la production n’est pas la marchandise, mais la valeur (argent) »[2].

Travail productif Gas Hopper
Edward Hopper, Gas (1940)

Travail productif et travail improductif

Lorsqu’on élargit la focale, on se rend alors compte que certains travails[3] permettent de produire de la plus-value tandis que d’autres non. Les premiers sont ainsi appelés travail productif tandis que les autres sont appelés travail improductif. Dans la langue de tous les jours, la différence entre travailleurs productifs et improductifs se pose le plus généralement dans un rapport d’utilité vis-à-vis de la société. On peut par exemple qualifier d’improductif un chômeur, un retraité ou quelqu’un qui occupe un emploi, mais ne « fait rien », n’a pas d’activité réelle. D’autres fois, ce sont les activités considérées comme inutiles à la société qui sont qualifiées d’improductives. Selon les critères de la personne qui utilise ce terme, ce seront les artistes, les banquiers ou les professeurs qui seront qualifiés d’improductifs. Cette définition vernaculaire est souvent opposée à celle du travailleur productif vu comme travailleur manuel fabriquant des marchandises de ses mains habiles. Cette vision de la distinction entre travailleurs productifs et improductifs a largement été diffusée par des groupes politiques, voire des gouvernements se réclamant du marxisme et défendant une vision ouvriériste.

1) Travail productif et travail intellectuel

Pourtant la distinction que Marx fait entre travail productif et improductif n’a aucun rapport avec les usages communs de ces termes. Il est question ici de travail productif pour le capital c’est-à-dire de travail producteur de plus-value. Peu importe l’utilité de la marchandise produite ou si cette marchandise est matérielle ou immatérielle. À partir du moment où elle permet de créer de la valeur, elle peut être considérée comme productive[4]. Marx utilise trois exemples parlants pour illustrer sa réflexion : celui du clown, celui du maitre d’école et celui de la cantatrice :

« Un comédien, par exemple, un clown même, est par conséquent un travailleur productif, du moment qu’il travaille au service d’un capitaliste (de l’entrepreneur) à qui il rend plus de travail qu’il n’en reçoit sous forme de salaire, tandis qu’un travailleur qui se rend au domicile du capitaliste pour lui raccommoder ses chausses ne lui fournit qu’une valeur d’usage et ne demeure qu’un travailleur improductif. Le travail du premier s’échange contre du capital (variable), le travail du second contre du revenu. Le premier crée une plus-value ; dans le cas du second, c’est un revenu qui est consommé »[5].

Marx y inscrit ici la différence principale. Pour que le travail soit considéré comme productif, il est nécessaire qu’il soit échangé contre du capital, c’est-à-dire contre un salaire qui permette d’extraire une plus-value.

« Un maître d’école est un travailleur productif dès lors qu’il ne se contente pas de former la tête de ses élèves, mais qu’il se déforme lui-même pour enrichir son patron. Que ce dernier ait investi son capital dans une fabrique de leçons plutôt que dans une fabrique de saucisses, cela ne change rien au rapport »[6]. « Une cantatrice qui, de son propre chef vend son chant, est un travailleur improductif. Mais la même cantatrice engagée par un entrepreneur qui la fait chanter pour gagner de l’argent, est un travailleur productif car elle produit du capital. »[7]

Dans cet exemple, c’est l’indifférence pour le capitaliste de la nature de la marchandise produite qui est soulignée. La production, comme le capitalisme, est avant tout un rapport social. Déterminer si un travail est productif ou non dépend donc du rapport social de production et non de la marchandise qui est produite. Un professeur employé par Acadomia ou une école privée se retrouve donc à faire un travail productif tandis qu’un autre, employé par l’État dans un système éducatif gratuit, ne l’est pas. Son travail n’en est pas moins indispensable à la reproduction de la force de travail et donc au fonctionnement même du capitalisme.

Marx n’invente absolument pas ce concept de travail productif, il ne fait que la reprendre d’Adam Smith, théoricien père du libéralisme, dont il reconnait les mérites entre autres pour son analyse du travail sous le capitalisme : « Le travail productif est ici défini du point de vue de la production capitaliste et A. Smith a touché juste ; sur le plan des concepts il a épuisé la question »[8]. En effet, cette analyse du travail productif n’est pas le résultat de considérations abstraites, elle relève simplement de l’observation de la manière dont l’économie capitaliste dans son fonctionnement perçoit et transforme le travail. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Marx va la trouver chez Smith.

2) Travail productif et travail d’encadrement

Marx souligne que le caractère productif d’un travail n’a absolument aucun rapport avec l’activité en elle-même, avec le travail concret. Il nous démontre aussi qu’il n’est en aucune manière lié à la nature manuelle ou intellectuelle de ce travail ni à la nature matérielle ou immatérielle de la marchandise produite. La seule donnée déterminante est le rapport social qu’entretient ce travail avec le capital. Enfin il explique également que ce n’est pas seulement le travailleur qui est directement impliqué dans l’acte productif de la marchandise qui est considéré comme productif, mais également :

« tous les travailleurs intellectuels qui sont consommés dans la production matérielle, non seulement le travailleur manuel direct, ou le travailleur sur machines, mais aussi surveillants (overlooker), ingénieurs, directeur (manager), commis, etc. Bref le travail de tout le personnel requis dans une sphère déterminée pour produire une marchandise déterminée, et dont le concours (la coopération) est nécessaire à la production de marchandises. »[9]

Cette phrase ne saurait être plus explicite : pour Marx comme pour Adam Smith le travail d’encadrement de la force de travail est un travail potentiellement producteur de plus-value, et ce du contremaitre jusqu’au directeur en passant par tous les postes de gestion nécessaires à la production, comme une partie des activités de comptabilité ou de vente[10]. Tout dépend du rapport social de production dans lequel il s’insère[11]. À partir du moment où l’encadrement participe à organiser la production elle se trouve productive[12].

Dans ce cas-là et au sein d’un monde où le rapport social capitaliste qu’est le salariat a triomphé partout, que reste-t-il comme travails improductifs ? Là encore Marx est plutôt explicite lorsqu’il aborde la raison pour laquelle la distinction entre travail productif et improductif chez Adam Smith à fait socialement polémique :

« La grande masse des travailleurs dits « supérieurs » – fonctionnaires de l’État, militaires, virtuoses, médecins, prêtres, juges, avocats, etc. – tous ces gens qui, non seulement ne sont pas producteurs, mais essentiellement destructeurs, et qui savent toutefois s’approprier une grande partie de la richesse matérielle soit en vendant leurs marchandises immatérielles, soit en les imposant de vive force, n’était guère flattés de se voir relégués au point de vue économique, dans la même classe que les saltimbanques et domestiques et de n’apparaitre que comme des consommateurs parmi d’autres. ».[13]

Voyons maintenant comment il détermine la séparation entre les deux : « Le travailleur productif produit pour l’acheteur de sa puissance de travail, une marchandise, alors que le travailleur improductif ne produit pour celui-ci qu’une valeur d’usage, imaginaire ou réelle. »[14]. On pourrait pourtant considérer la consultation chez le médecin comme une marchandise immatérielle, c’est le cas, mais en réalité tout dépend de la manière dont elle a été produite. La consultation médicale produite par un médecin possédant son cabinet n’est qu’une valeur d’usage immédiate échangée contre un revenu. A contrario, la consultation d’un médecin travaillant dans une clinique privée et percevant un salaire est une marchandise vendue aux patients/clients par le propriétaire de la clinique et sur laquelle il génère une plus-value. Dans ce dernier cas, c’est donc un travail productif.

Finalement et dans le cadre du système économique capitaliste, on se rend compte qu’il ne reste que très peu de travails entièrement improductifs. Cela concerne principalement les fonctionnaires d’État (et encore, seulement ceux sur qui l’État ne fait pas de plus-value), les professions libérales et les travailleurs dont le travail est immédiatement consommé comme valeur d’usage.

Hopper bureau travail productif
Edward Hopper, La nuit au bureau (1940)

3) Artisans et agriculteurs indépendants producteurs de leur propre exploitation.

Reste enfin le cas du travail des agriculteurs et artisans « indépendants qui n’emploient pas d’ouvriers » et se retrouve ainsi en dehors du rapport social capitaliste du travail qu’est le salariat.

« Ce sont des producteurs de marchandises, et je leur achète des marchandises. […] ce rapport n’a donc rien à voir avec l’échange de capital et de travail, ni donc avec la distinction entre travail productif et travail improductif, qui ne repose que sur ceci : le travail est-il échangé contre de l’argent en tant qu’argent ou contre de l’argent en tant que capital ? Ils n’entrent donc ni dans la catégorie des travailleurs productifs ni dans celles des travailleurs improductifs, bien qu’ils soient producteurs de marchandises. »[15].

Néanmoins, cette position est largement nuancée par Marx lui-même avec l’englobement de leur travail dans le cadre du mode de production capitaliste. En effet, ces travailleurs sont en capacité de s’autoexploiter et d’extraire de la plus-value de leur propre travail pour le transformer en capital et l’injecter dans leur entreprise.

« Il est possible que ces producteurs, qui travaillent avec leurs propres moyens de production, non seulement reproduisent leur puissance de travail, mais créent de la plus-value, leurs positions leur permettant de s’approprier leur propre surtravail ou une partie de celui-ci (une partie leur étant soustraite sous forme d’impôts). […] Le paysan ou l’artisan indépendant sont divisés en deux personnes. Comme possesseur des moyens de production, il est capitaliste, comme travailleur, il est son propre salarié. Il se paye donc son salaire comme capitaliste et tire son profit de son capital, c’est-à-dire qu’il s’exploite lui-même comme travailleurs salariés et se paie, avec la plus-value, le tribut que le travail doit au capital. »[16]

Parce qu’il possède ses outils lui permettant de travailler, son travail n’est pas aliéné et pourtant reste, dans une certaine mesure, un travail productif. Mais dans le système capitaliste, cette situation d’équilibre n’est pas faite pour durer dans le temps. En effet :

« L’artisan ou le paysan qui produit à l’aide de ses propres moyens de production, ou bien se transformera peu à peu en un petit capitaliste, qui exploite lui aussi le travail d’autrui, ou bien il perdra ses moyens de production (ce qui peut s’opérer dans un premier temps, alors qu’il en demeure le propriétaire nominal, comme dans le système des hypothèques) et sera transformé en travailleur salarié ».[17].

Cette analyse du travail des artisans et agriculteurs indépendants peut largement être étendue à de nombreux travailleurs indépendants qualifiés aujourd’hui d’autoentrepreneurs. Cette couche sociale regroupe en réalité de nombreux statuts différents que l’on peut finalement placer sur un spectre allant du capitaliste s’autoexploitant partiellement, au salarié productif déguisé sous ce statut légal. (Cf. La Grande dévalorisation). 

Phase de production et phase de circulation

L’analyse de Marx et d’Adam Smith sur cette question du travail productif semble relativement explicite. Pourquoi a-t-elle donc suscité autant de controverses et de désaccords ? Il semble qu’il y ait deux raisons à cela.

La première est historique. Elle tient à la glorification du travail manuel idéalisé des ouvriers à la fois par divers groupes et partis politiques « ouvriéristes », mais également par certains gouvernements capitalistes se référant de manière identitaire à la pensée de K. Marx qui pourtant ne porte pas cette dimension.

La seconde est plus théorique et liée aux ambiguïtés possibles que soulève la distinction qu’introduit Marx entre la phase de production du capital et la phase de la circulation du capital qu’il considère comme improductrice de valeur.

En effet, pour que la valeur produite par le travail productif soit réalisée, c’est-à-dire transformée en argent et ainsi que cet argent puisse ensuite être réinvesti, il est également nécessaire que la marchandise produite soit vendue. Cet acte essentiel pour le capitalisme qu’est la vente est également appelé réalisation de la valeur. Pour que cette vente ait lieu, il faut que l’acheteur trouve dans cet achat une utilité quelconque (donc une valeur d’usage). Il est également nécessaire que cette marchandise soit disponible pour le vendeur, mais également qu’elle soit suffisamment mise en avant par rapport à la concurrence d’autres marchandises disponibles sur le marché, pour trouver preneur. Au sein du système capitaliste, l’utilité d’une marchandise ne sert qu’à réaliser la valeur.

Cette vente en elle-même ne fait pas partie de la phase de production, car elle ne permet pas de rajouter de valeur à une marchandise. Marx considère ainsi ce processus de vente comme faisant partie de la phase de circulation du capital. La vente est un simple transfert de propriété de l’objet antérieurement produit qui permet de transformer ce capital-marchandise en argent.

Commerciaux, vendeurs et publicitaires sont-ils des travailleurs productifs ?

Marx souligne que l’acte de vendre une marchandise quelle qu’elle soit, n’est pas producteur en soi de valeur ou de plus-value. En effet, le fait de parvenir à revendre plus cher que son prix d’achat une marchandise ne permet que de récupérer de la valeur antérieurement produite au détriment de l’acheteur.Ce sont des frais de circulation qui sont récupérés par le capital marchand sur la valeur produite lors de la phase productive. Cette constatation a induit de nombreux lecteurs en erreur en les poussant à considérer certains emplois comme ceux de caissière, vendeur ou comptable comme intrinsèquement improductif. Si en effet, l’acte en lui-même du transfert de propriété d’une personne à une autre ne crée en rien de la valeur, nombre d’autres actions permettant de rendre cet acte possible sont quant à eux purement productifs. Emballer, transporter une marchandise d’un point A à un point B tout comme la déballer ou la mettre en rayon sont des actions productives qui ajoutent de la valeur à une marchandise. Marx appelle cela le « procès de production se poursuivant pendant l’acte de circulation »[18]. À l’inverse le temps passé à calculer le prix que doit être vendu tel ou tel produit, ou celui utilisé par la caissière pour compter son fond de caisse tout comme l’acte du transfert de propriété au moment de l’achat en lui-même est improductif. L’ensemble du travail nécessaire pour rendre ce transfert matériel est quant à lui productif. Si l’ensemble de ces emploisont effectivement pour but la réalisation de la valeur, c’est-à-dire de vendre une marchandise, ils n’en sont pas moins partiellement intégrés au processus de production. Du point de vue du capital, deux canettes de soda identiques, l’une vendue dans un supermarché, l’autre vendue par un distributeur automatique, ne sont pas des marchandises identiques, car on ne retrouve pas la même valeur cristallisée dedans. Au sein d’un même travail, les activités productives peuvent s’entremêler avec d’autres, improductives, mais nécessaire à la circulation, sans qu’il soit aisé de définir où commence l’une et où s’arrête l’autre.  

Pour mieux comprendre, rentrons dans le détail de plusieurs professions souvent considérés comme improductives. Une grande partie du travail du commercial ou du vendeur employé par une entreprise pour écouler sa production se découvre ainsi comme un travail productif pour le capital. Tout d’abord il transporte le produit qu’il vend, ce transport est un travail productif. Ensuite, ses arguments, ses boniments et flatteries envers son client peuvent se retrouver comme autant de valeur qui s’ajoute à la marchandise qu’il vend. Par son travail il peut créer de la valeur ajoutée à la marchandise, même si ce travail ne change pas forcément la nature physique de cette dernière. Par exemple, un appareil de cuisine vendue lors d’une émission de téléachat avec l’aide des efforts exagérés du présentateur, de toute l’équipe de tournage et de diffusion, peut ne pas avoir la même valeur que celui acheté directement sur internet. La satisfaction pour le consommateur de posséder cet objet rendu merveilleux par sa présentation magnifiée ne se présente pas seulement comme une valeur d’échange supplémentaire, mais également comme une valeur d’usage supplémentaire. Cela se retrouve d’ailleurs la plupart du temps dans son prix. Le consommateur pourra retirer une satisfaction sociale supplémentaire à l’utilisation de cet objet en société, ressortant parfois même une partie des arguments du colporteur à ses convives. Par contre le moment spécifique où le commercial vend son produit à son client. Le moment où s’effectue le transfert de propriété et où la marchandise change de forme en s’échangeant contre de l’argent. Ce moment-là est improductif et nécessite certaines activités de la part du vendeur qui peuvent être considérés comme des frais de circulation.

Même constat pour le travail du publicitaire. Comment considérer son travail comme improductif, car ayant pour seul but de faciliter la vente du produit alors même qu’il est en capacité de changer jusqu’à la valeur d’usage d’une marchandise ? Bien évidemment, le travail publicitaire permet de faciliter la réalisation de la valeur à travers l’acte de vente, mais il est loin d’être limité à ça. Par exemple, la publicité et les sommes importantes de capital dépensé dans la communication d’une entreprise comme Apple donne un caractère social particulier aux marchandises qu’ils produisent. Ainsi, acheter un téléphone portable de la marque n’est pas seulement acheter un assemblage de composants que l’on peut retrouver de manière totalement identique chez l’un de ses concurrents, c’est également acheter une distinction sociale liée au fait de posséder cet appareil plutôt qu’un autre. Le travail de marketing autour de ces produits et de cette marque permet dans ce cas précis à la fois de rajouter de la valeur dans le produit, mais également une valeur d’usage supplémentaire : la reconnaissance sociale de faire partie de la « communauté Apple ». Dans ce cas-là, comment pourrait-on affirmer que ce travail de marketing est improductif, vu qu’il modifie à la fois la valeur de marchandise, mais également sa nature sociale ?[19] En réalité c’est seulement une forme de fétichisme de la matérialité de la marchandise qui nous pousse à considérer l’ensemble de ces activités comme improductives dans le sens où elles n’auraient comme fonction que de faciliter la réalisation de la valeur. Seule la dimension réelle, tangible et finie de la marchandise est perçue, sa dimension sociale et idéelle dans laquelle de la valeur peut également être produite reste cachée.

Le caractère productif de la publicité nous parait encore plus évident, quoiqu’identique, lorsqu’elle est externalisée. C’est bien une marchandise particulière qu’une entreprise spécialisée dans le marketing comme Publicis vend à ses clients. Cette marchandise qu’est la « campagne de publicité » est immatérielle, mais n’en est pas moins une marchandise. Pour cela Publicis exploite le travail de designers, de graphistes, community managers et autres rédacteurs qui sont chargés de produire cette marchandise. L’entreprise ne paye à ses salariés qu’une partie de leur journée de travail, le reste c’est la plus-value qu’elle capte et qui est réalisée lorsque la marchandise « campagne de publicité » est vendue à une autre entreprise qui en a besoin ». C’est un travail tout ce qu’il y a de plus producteur de valeur.

Enfin, si l’on reprend les définitions portées par Marx et Smith, de nombreux travails dans la sphère financière comportent des activités productrices de valeur. En effet, lorsqu’un actuaire employé par AXA effectue ses calculs statistiques pour déterminer le rendement d’une assurance vie, son travail permet de produire la marchandise « police d’assurance » où la marchandise « assurance vie » qui est ensuite vendue sur le marché des assurances[20]. De même, en bourse, lorsqu’un fonds d’investissement donne naissance à un nouveau ETF (Exchange Traded-fund) qui réplique un indice boursier ou lorsqu’une nouvelle cryptomonnaie est créée, ce sont des marchandises immatérielles qui sont produites. Que ces marchandises soient financières et produites pour la phase de circulation ne change rien pour le capitaliste, il réalise une plus-value sur le travail de ceux qui les ont produites. Rappelons une fois de plus avec les mots de Marx : « que ce dernier ait investi son capital dans une fabrique de leçons plutôt que dans une fabrique de saucisses, cela ne change rien au rapport ».

Ce ne sont là que quelques exemples particuliers, nous rentrerons plus en détail sur la question de la valeur au sein et la création monétaire au sein de la sphère financière dans un article à venir : Entre pandémie et taux de profit.

Travail productif Malevitch record de productivité au travail
Kazimir Malevitch, Portrait d’un record de productivité au travail (1932)

Implications et conséquences

Considérer ainsi la majeure partie des activités au sein des travails tertiaires, d’auto-entrepreneuriat, de commercialisation, de publicité, d’encadrement, voire même financier, comme productif a des implications considérables sur l’analyse du fonctionnement du capital.

En premier lieu, cela fait entrer, au moins partiellement (car ils peuvent également posséder du capital), une énorme partie des couches socialement intermédiaires dans la définition de Marx du prolétariat. « Par prolétaire, au sens économique, il faut entendre le travailleur salarié qui produit du capital et le met en valeur. »[21] Ou encore « La classe des travailleurs salariés modernes qui, ne possédant pas en propre leurs moyens de production, sont réduits à vendre leur force de travail pour vivre. »[22]. Bien évidemment, cela n’empêche pas cette classe sociale qu’est le prolétariat d’être composée de nombreuses strates différentes rassemblant des statuts et des conditions de vie extrêmement hétérogènes. Il n’empêche qu’elles demeurent unies par le rapport social de production qui définit leur exploitation : le travail salarié basé sur l’extraction de la plus-value.  

Mais surtout cela remet partiellement en cause la conception répandue parmi de nombreux économistes marxistes tendant à penser l’existence d’une déconnexion totale entre la profusion de capital financier depuis les cinquante dernières années et la production de valeur. En effet, la création monétaire massive et l’énorme gonflement des marchés financiers suivant la crise économique des années 1970 semblent sortir de nulle part si l’on considère la majorité des emplois salariés du secteur tertiaire ou de l’encadrement comme improducteurs de valeur. Cette analyse a poussé certains à rejeter une partie des analyses de Marx comme la loi de la baisse tendancielle du taux de profit et à considérer le capital comme automate, c’est-à-dire fonctionnant sur lui-même sans avoir besoin d’être lié à la production. Si ces analyses ont le mérite de justifier la continuité du système capitaliste malgré ses contradictions internes, il nous semble que cela reste au prix d’angles morts plus ou moins volontairement occultés. Surtout, ces analyses ne paraissent à propos que grâce à l’acceptation  collective d’une définition particulièrement restreinte du travail productif. Les critiquer à l’aune de la définition que nous avons développée dans cet article à travers celle de Marx et Smith, pourrait permettre de savoir si elles demeurent pertinentes pour produire une analyse du fonctionnement actuel du système économique.

Articles à suivre : Analyse critique des différentes visions de la valeur et du travail productif : grande dévalorisation, évanescence de la valeur, reproduction rétrécie et ménage à trois. La suite mardi 24 novembre

Benjamin Lalbat/Ben Malacki pour L’orage.org


[1] Pour éviter de rallonger un argumentaire déjà copieux, nous choisissons volontairement de ne pas aborder ici la question de la division travail concret/travail abstrait. En effet, ce qui est incorporé à la valeur d’une marchandise n’est pas le travail concret en lui-même, mais le travail moyen socialement nécessaire pour effectuer cette tâche. La valeur créée est celle d’une moyenne sociale, ce qui explique que deux marchandises identiques fabriquées avec des conditions de production différentes possèdent la même valeur.  Si nous nous permettons de mettre pour le moment de côté cet aspect central c’est qu’il n’est moins ici question de la quantité de valeur qui est créée par le travail que de quel type d’activité salarié est en matière de créé cette valeur. 

[2] Le Capital livre III p.288

[3] Même si l’Académie française n’apprécie pas l’usage du mot travail mis au pluriel, il nous semble qu’il reste la meilleure façon d’exprimer cette idée. Le mot d’activités ne regroupant pas systématiquement la notion d’exploitation salariale et celui de travaux n’étant pas pertinents.

[4] Cette notion de travail productif ou improductif ne revêt donc pas le même sens sous d’autres modes de production que le capitalisme. Étant donné que c’est au sein de ce mode de production que nous évoluons actuellement, qu’il englobe l’ensemble de nos rapports sociaux et qu’il est le sujet de notre étude, lorsque nous utiliserons le terme de travail productif ou improductif à partir de maintenant il est nécessaire d’entendre travail productif ou improductif pour le capital.

[5] Théories sur la plus-value (Livre IV du Capital) tome I. p167.

[6] Le Capital Livre I p. 550.

[7] Théories sur la plus-value (Livre IV du Capital) tome I.  p.470

[8] Ibidem.

[9] Ibid. 176

[10] Certains comme le philosophe Arnaud Berthoud ont décidé de nommer ce type d’activité : « travail indirectement productif ». Ce n’est pas le cas de Marx qui ne fait pas de différence dans ces textes et intègre ces activités dans la sphère de la production sans les différencier par une épithète dépréciative.

[11] L’ensemble des activités liées au travail de direction n’est pas nécessairement productif. Par exemple, la fonction spécifiquement capitaliste de perception de la plus-value par le patron ou par le cadre qui possède des stock-options ne l’est en rien.

[12] Par contre ce n’est pas le cas lorsque ce travail d’encadrement relève de la simple surveillance de la force de travail, c’est-à-dire s’il ne sert qu’à maintenir en place l’état du rapport de force entre salariés et capital. Par exemple empêcher le vol ou la détérioration du matériel. Nous réaborderons la question de l’encadrement dans l’article à venir : Analyse critique des différentes visions du travail productif. 

[13] Ibid. p188

[14] Ibid. p.170

[15] Ibid. p.476

[16] Ibid. p.477

[17] Ibid. p.478

[18] Ibid p.280 cité Par Isaak I Roubine, Essaie sur la théorie de la valeur de Marx.

[19] C’est d’ailleurs nécessaire pour que cette différence de valeur soit reconnue par l’acheteur. En effet, ce n’est pas le travail en lui-même qui est ajouté comme valeur dans une marchandise, mais le travail moyen socialement nécessaire à la produire : le travail abstrait. Nous avons choisi de ne pas aborder cette dimension, pourtant centrale de la valeur au sein de notre argumentaire pour éviter de l’alourdir, mais cette précision demeure indispensable pour comprendre le mécanisme d’ajout de valeur par le travail productif.

[20] En effet, le calcul d’une police d’assurance ne se résume à juste déterminer le prix de vente de la marchandise « assurance » pour en maximiser le profit (sinon ce serait effectivement un travail improductif). Le calcul de la police d’assurance implique ce qu’elle va rembourser, ses différentes clauses et autres franchises. Ce calcul est en réalité constitutif de la marchandise « police d’assurance » et constitue en réalité une partie principale de son processus de production.

[21] Karl Marx, Le capital Livre I

[22] F. Engels, note au Manifeste Communiste 1888.

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Ben.Malacki
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6 commentaires
  • […] Ce processus, intrinsèque au fonctionnement du système économique, s’avère rapidement extrêmement problématique puisque seul le travail humain se trouve être créateur de valeur nouvelle. En effet, la force de travail demeure la seule marchandise permettant l’extraction de plus-value car, par définition, le salaire ne rémunère pas la totalité du travail effectué (pour plus de détail sur ce constat, voir ici : Quelles activité créent de la valeur, valeur et force de travail quelques défi…). […]

  • Travail productif et improductif sander à Max un vieux débat

    UNE REPONSE A MAX
     
    Cher Max,
     
    En réponse a ta lettre je veux d’abord préciser le concept « travail productif » dans l’analyse de Marx, et puis clarifier comment nous comprenons le concept d’ « ouvrier collectif ».
    Je crois que nous sommes d’accord que pour Marx le concept « travail productif », comme le concept « valeur » n’a pas le même sens que dans la langue commune. Il le définit en fonction de sa théorie de la valeur : c’est le travail qui fait que la valeur du capital produit est plus haute que celle du capital investi. C’est une définition du point de vue du capital, de l’accumulation de la valeur. Ce n’est pas la nature concrète du travail qui le fait productif ou improductif. Prenons ton exemple des « personnels dits de maison ». Tu écris qu’ils ne sont pas productifs parce qu’ils ne sont pas payés avec du capital mais avec le revenu des capitalistes, mais c’est une explication tautologique car ce qui definit le revenu est ce qu’il n’est pas productivement investi. « Tous les produits qui sont consommés individuellement sont payés par le revenu », écrit Marx, « mais cela ne veut pas dire qu’aucune valeur n’est créée ni appropriée par le capital dans leur production ». Le personnel domestique est en effet improductif, mais pas parce qu’ils ne font pas de « surtravail ». En contraire, ils en font énormément (Mais j’ai l’impression que tu utilises « surtravail », et « survaleur » comme synonymes de « plus-value », corrige-moi si je me trompe). Ils sont improductifs parce qu’ils n’augmentent pas le capital, leur travail ne produit pas du capital dans une forme nouvelle. Ces domestiques certes sont des prolétaires. Ils vendent leur force de travail, dont le prix est déterminé par la valeur générale de la force de travail (mais qui se trouve souvent au-dessous de cette valeur, vu les caractéristiques du secteur) mais c’est la seule vente qui se déroule, il n’y a pas de vente subséquente qui réalise le surtravail accompli comme plus-value, comme capital. La situation change si le riche décide de ne plus engager directement des domestiques mais d’employer des firmes spécialisées pour nettoyer sa maison ou soigner son jardin. Le même travail devient productif parce qu’il produit une marchandise, une service dont l’achat réalise le surtravail comme plus-value. Donc, contrairement a ce que tu penses, ces jardiniers de villas souvent sont bien, du point de vue de la théorie de valeur, des travailleurs productifs.    
     
    Je traite le concept de travail productif plus à fond ici :
    http://internationalist-perspective.org/IP/ip-discussions/software9.html
    (tu y trouveras aussi la source des citations de ce texte)
    On a le droit de ne pas être d’accord avec Marx mais pas de déformer sa pensée. C’est ce que tu fais, sans doute sans le vouloir. Tu écris plusieurs fois que tu nous apprends rien de nouveau à propos de Marx. Au contraire, tu nous apprends une interprétation de sa pensée tout a fait nouvelle. Moi en tout cas je n’ai jamais entendu l’idée que pour lui « capital productif [est] le capital voué au paiement des travaux dont le résultat physique est la fabrication des objets immédiatement nécessaires à l’existence des travailleurs et à la reproduction de ceux-ci », et que « la plus-value issue de cette sphère des travaux capitalistes salariés est la seule qui concourt à l’accumulation capitaliste », et tout le reste est « une valeur d’usage pour la société, ni qu’il ne génère point de profit pour les employeurs ».
    Point de profit en dehors de la production des biens de consommation pour les travailleurs ? On se demande alors pourquoi les capitalistes investissent dans la production de machines, si ca ne rapporte pas de plus-value et pourquoi ils cherchent d’abord à réduire la consommation des travailleurs. Et surtout, si la production de la plus-value accumulable n’est produite que dans la production des biens de consommation des travailleurs, comment cette plus-value est-elle réalisée, si le reste de l’économie, pour une raison que tu es le seul à comprendre, ne produit que des valeurs d’usage? J’espère que ce n’est pas encore une fois la béquille des marchés extra-capitalistes qui soutient cette étrange hypothèse. En tout cas, une grande partie de l’œuvre de Marx (le Capital, en particulier vol2, ou il analyse le processus de transformation de la valeur dans le mouvement cyclique de reproduction élargie du capital, mais aussi les Grundrisse) n’aurait pas pu être écrit s’il avait partagé ta vision de ce qui est « travail productif ».
    Nous sommes d’accord avec toi que c’est une erreur de définir le prolétariat sur base du concept de ‘travail productif’. Le prolétariat se définit du point de vue du prolétariat, pas du capital : c’est la classe sociale qui dépend de la vente de sa force de travail dont dépend la reproduction de la société. En ce qui concerne sa position sociale, peu importe si le capitaliste utilise cette force de travail pour des fins productives ou improductives. En ce qui concerne la rentabilité du capital dans son ensemble par contre, c’est la question essentielle. Selon la théorie de Marx, c’est exclusivement dans la sphère de la production des marchandises que la valeur est créée. Donc tout le travail dans la sphère de la circulation des marchandises est par définition improductif (avec l’exception importante du travail nécessaire pour transporter les marchandises et les mettre à la disposition des acheteurs, qu’il considérait comme une extension de la sphère de la production dans la sphère de la circulation qui augmente la valeur des marchandises). Plus largement, tout le travail qui ne produit pas des marchandises vendables ne peut pas être productif. Dans la phase de production, A (le capital investi) se transforme en M, marchandises. Seulement en prenant une forme-valeur, le travail accompli est du capital élargi. Cependant, le capital a besoin de beaucoup de travail qui ne créé pas de marchandises mais qui est nécessaire dans sa gestion de la société. La aussi des travailleurs font du surtravail, c’est-à-dire qu’ils bossent plus d’heures que nécessaires pour produire ce qu’ils achètent avec leurs salaires, mais ce surtravail n’est pas cristallisé dans des marchandises vendables, ce qui pour Marx est le critère essentiel du travail productif. Les caractéristiques concrètes de ces marchandises n’ont point  d’importance en cet égard. Elles doivent avoir une valeur d’usage, autrement elles ne seraient pas vendables. Mais contrairement à ce que tu penses, pour Marx, « la désignation du travail comme travail productif n’a absolument rien à voir avec le contenu déterminé du travail, ou avec la valeur d’usage particulière dans laquelle il se manifeste ». La valeur d’usage particulière de ce qui est produit est bien sûr très importante dans l’analyse de la reproduction du capital et ses obstacles (qu’on a discuté dans plusieurs textes, entre autre ‘Crise de la valeur’), mais pas dans la phase A-M, dans laquelle la valeur est produite par le travail productif. Ce que Marx analyse est comment le capital s’accroit, comment la forme-valeur (qui est une relation sociale entre capital et travail) est transmise dans les marchandises. Ces marchandises peuvent être des objets ou des services, lourdes ou intangibles, utiles ou des conneries de luxe, du pain ou des missiles, des tracteurs ou des cours d’université, ce qui compte c’est que leur forme de marchandises vendables transmet la forme-valeur et permet l’intégration de la plus-value dans la circulation du capital.
    Comme tu sais, nous insistons beaucoup sur les transformations qui se déroulent et se sont déroulées dans le capitalisme, et nous utilisons le concept de Marx d’une dynamique générale vers la ‘domination réelle du capital’ sur l’économie, le processus de travail et la société entière, pour les analyser. Ce cadre permet entre autre de percevoir l’extension de la forme-valeur, sa pénétration dans toutes les activités humaines et donc aussi l’extension du travail productif dans des secteurs où il n’était pas dominant avant (services etc). C’est un facteur dont il faut tenir compte en regardant les conditions de la production de la valeur aujourd’hui. Mais cette dynamique change aussi le prolétariat. L’«ouvrier collectif» est le produit de cette transformation du capitalisme ; il n’est donc pas correct d’affirmer qu’il a existé toujours. Cette transformation a mené à un processus de production dans laquelle l’accroissement de la richesse réelle n’est plus déterminée par la croissance du surtravail mais par la mise en oeuvre d’une force productive sociale dont la productivité est déterminée par l’application de la connaissance générale. Par contre, de manière absurde,le temps de travail reste la mesure de la valeur. La valeur de la production reste la somme du temps de travail nécessaire. La transformation technologique rend possible que le capital s’approprie d’une partie toujours plus grande de cette valeur, car elle fait tomber la valeur des couts de la réproduction du travail nécessaire. Au même temps, avec la diminuation du travail nécessaire, la valeur totale diminue (relativement).Cette transformation technologique fait aussi que le travailleur n’est plus au centre de la production, qui s’accroit beaucoup plus rapidement que la valeur . C’est la technologie et la science qui causent cette productivité gigantesque, pas l’acroissement de travail nécessaire. Le centre du processus de production sont les machines, les systèmes automatisées etc., produits et opérés par ‘l’ouvrier collectif’. Les apports individuels à la production deviennent difficilement a mesurer car le processus de travail se socialise toujours plus. C’est l’effort collectif de travailleurs, col-bleus et col-blancs qui, souvent sur des continents différents, produisent les marchandises. Cela a des conséquences sur quel travail est productif. Les liens entre le produit finale et les différents travailleurs qui ont contribués dans des roles différents à sa production, sont souvent moins visibles. Des services différents sont intègrés par la forme valeur dans la production collective de marchandises.
     Pour nous, « l’ouvrier collectif » c’est n’est pas les travailleurs productifs, c’est n’est pas le prolétariat de toujours, c’est le prolétariat d’aujourd’hui, employés et sans-emplois. C’est la force sociale dont le capitalisme dépend pour la création de la valeur, dont l’humanité dépend pour sa reproduction. Même si la domination réelle détruit l’ espace autonome que le prolétariat pouvait occuper avant, et renforce ainsi le totalitarisme de la forme-valeur, la socialisation du travail qu’il opère, et la centralité auquel il mène, la connaissance comme source de la richesse réelle, ouvrent des potentialités d’une communisation réelle, d’une vraie révolution, qui sont historiquement nouvelles.      
    Du point de vue de ‘l’ouvrier collectif’, la distinction entre travailleurs productifs et improductifs n’a pas d’importance. Il n’y a pas de « bataillions d’avant-garde » situés dans les secteurs productifs. L’émergence du travailleur collectif a explosé les frontières fixes entre les deux. Et le capitalisme a besoin des travailleurs improductifs aussi. Tout mouvement qui ne tend pas à la généralisation sera défait.
    Distinguer travail productif et improductif reste important car seulement le premier permet l’accumulation de la valeur dont le capitalisme dépend. C’est dans cette contexte que nous avons essayé d’analyser l‘évolution de ces catégories.

    Sander 

     
    MAX   ECRIVAIT:
     
    Qu’est-ce que Marx entend par « travail productif » ? C’est d’abord pour lui n’importe quelle espèce de labeur dont le résultat excède en valeur le coût (social) de la force de travail employée à le réaliser. Tout travail accompli sous le régime capitaliste doit par nature, nécessairement, aboutir à une survaleur ; autrement, on n’a plus affaire à du capitalisme. Tout travail salarié ne génère pas forcément un surtravail (encore que, en général, oui), tel est par exemple le cas des personnels dits de maison privée, dont le travail, n’étant pas rétribué avec du capital mais avec de la rente, est extérieur au champ capitaliste. En revanche, absolument tout travail réalisé dans ce dernier champ est soumis à la règle impérative de la survaleur.
    Marx, c’est bien connu, donne un panel diversifié d’exemples d’emplois qui génèrent de la plus-value : ils vont de l’ouvrier de manufacture ou d’usine au clown en passant par l’instituteur, l’écrivain travaillant pour une maison d’édition ou une cantatrice engagée par un directeur d’opéra. Pour moderniser le propos, on pourrait citer encore les employés de banque, les caissières de grand magasin, les techniciens du tournage des films, le personnel hôtelier, les conducteurs d’autocars touristiques, etc. Dans la mesure où chacun de ces types de travailleur est salarié par une entreprise capitaliste, pour autant qu’il reçoit un salaire contre sa prestation, eh bien, tous ces travailleurs enrichissent d’une survaleur l’entrepreneur qui les salarie. C’est la productivité générique du travail effectué dans les conditions capitalistes.
    En même temps, Marx fait délimite ce qu’il appelle « capital productif », comprenant par là le capital voué au paiement des travaux dont le résultat physique est la fabrication des objets immédiatement nécessaires à l’existence des travailleurs et à la reproduction de ceux-ci. Pour Marx, une telle production  est la source première de la survaleur et l’origine du capital voué au paiement des autres travaux. La plus-value issue de cette sphère des travaux capitalistes salariés est la seule qui concourt à l’accumulation capitaliste au niveau global du système. C’est cette part-là de l’activité productrice capitaliste générale que Marx nomme rigoureusement « travail productif », c’est-à-dire productif de la quote-part de la plus-value générale qui participe directement à l’accumulation systémique du capital. Par antithèse, tout ce qui ne peut être dit productif au sens ci-dessus défini est réputé « improductif », cela ne voulant évidemment pas dire qu’il n’ a pas de résultat tangible : une valeur d’usage pour la société, ni qu’il ne génère p oint de profit pour les employeurs.
     
    Le point de départ est le texte que Mac Intosh a diffusé ce dernier décembre en réplique aux charges polémiques de RGF dans le débat sur la caractérisation de classe de mouvements tel celui des Indignés. Votre compagnon écrit :
    « Le problème est l’absence de l’historicité dans la théorie de RGF, ou du moins dans son analyse du mode de production capitaliste (MPC). Sa vision du MPC est statique, figée, gelée. Il n’y a pas de processus dans la trajectoire du capitalisme. Au contraire, il y a la tendance à pérenniser les données immédiates comme si on était encore en 1847 ou peut-être en 1917 ; il y a une série d’invariances dans RGF : invariance des textes du marxisme, invariance du capital et ses modes d’extraction de la plus-value et d’accumulation. Invariance du marxisme, invariance du prolétariat, qui semble resté pour RGF exclusivement les cols-bleus, dans les grandes usines industrielles, qui produisent, chacun individuellement, de la plus-value. » (Premier paragraphe du texte.)
    Et, au dernier paragraphe de la page 1 :
    « Mais la plus grande faiblesse théorique de RGF, à mon avis, est sa conception de la classe ouvrière, comme elle était encore au XIXe siècle  […] Où est l’ouvrier collectif des manuscrits de Marx ? L’ouvrier collectif qui produit la valeur collectivement, qui est la source de la plus-value, du travail abstrait. Cet ouvrier collectif se trouve dans les usines et dans les bureaux, mais aussi dans les bidonvilles, lorsqu’il est devenu superflu pour les besoins du capital. Cet ouvrier collectif est absent dans la théorie de RGF, ou bien il en situe une partie significative dans les ‘classes moyennes’. »
    Je pense que la critique d’anhistoricité de la pensée de RGF est légitime. Tous les arguments du réquisitoire d’Alan ne sont pas forcément bien ajustés1 mais le propos du camarade est en général valide fondamentalement. Nos amis les Robin Bonfant ne dénient évidemment pas le témoignage de leurs yeux qui indique des changements dans la vie du capitalisme et de sa société mais estiment que ces changements ne sont que le simple déroulement du métabolisme économico-social capitaliste dont les principes actifs auraient été une fois pour toutes analysés par Marx au XIXe  siècle (avant 1883). Ces modifications n’ont rien de nouveau dans leur teneur profonde. A ce plan et pour l’essentiel, il en va de la vision du prolétariat chez eux comme de l’extraction de la plus-value. Le raisonnement de RGF est foncièrement essentialiste (ou ontologique)  : tout ce qui advient était contenu dans la matrice originelle. Mon intention……
    Dans la longue citation que j’ai faite du texte d’Alan, il y a un point précis qui m’a accroché, c’est lorsque le camarade écrit : « Cet ouvrier collectif se trouve dans les usines et dans les bureaux […]. » En premier examen, cette assertion provoque à penser que l’« ouvrier collectif » en question, dont Mac Intosh a dit par ailleurs, on l’a lu, qu’il était le producteur collectif de la valeur et de la plus-value, regrouperait pratiquement toutes les catégories de travailleurs. En somme, tout travail (salarié, s’entend) serait productif pour le capital. Cela, si, comme Alan, on entend être respectueux du cadre marxien d’analyse, apparaît incorrect. Il y a dans ces mots de Mac Intosh, ce me semble, une confusion entre le fait que tous les travailleurs n’ayant que la vente de leur force de travail pour subsister composent le prolétariat et la donnée que seule une partie du travail est générateur de plus-value, concourant ainsi à l’accumulation capitaliste. L’objectif modeste de mon intervention sera de montrer pourquoi il faut faire la distinction entre ces deux points. On peut la comprendre aussi comme une élucidation actuelle de l « ouvrier collectif » en partant du point de vue que cet ouvrier là n’est pas tout le prolétariat, qu’on ne peut pas le tenir pour un terme équivalent à « prolétariat » (où à ce que vous appelez à PI « classe ouvrière »,expression qui, pour le compte, est davantage dans une relation de synonymie avec « ouvrier collectif »).
    Si, donc, on peut et doit en effet entendre le prolétariat comme l’ensemble des personnes qui sont contraintes de vendre leur force de travail contre salaire pour vivre, il faut aussi préciser les données factuelles suivantes  :
    1° Ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre au capital pour subsister, le prolétariat en un autre mot, représentent de nos jours environ les deux tiers de la population active, non salariés inclus. Cela en moyenne et au moins pour les pays de vieux capitalisme ; avec le cas des « nouveaux pays émergents » (Chine, Inde…), cette moyenne s’abaisse quelque peu (mais pas tant que ça). A cette population active salariée, nous devons, nous les révolutionnaires, ajouter l’immense majorité des chômeurs et ceux qui ne peuvent pas même espérer entrer un jour dans le salariat (des jeunes gens en général) ou y rentrer après perte d’emploi. Il convient aussi de rattacher au prolétariat, si minime soit leur effectif, les travailleurs attelés à des labeurs d’ordre privé (jardiniers de villas, par exemple), bien que leur salaire ne soit pas payé avec du capital.
    2° Dans le prolétariat, il n’y a pas que des cols-bleus. Ceux-ci comptent grosso modo pour un tiers de la population active seulement. L’autre tiers, comment le décrire ? disons que c’est l’ensemble des non-cols-bleus, ou cols-blancs, pour faire synthétique.
    3° Tous les cols-bleus, ou travailleurs manuels, pour aller encore une fois très vite, ne sont pas affectés à la production des biens et richesses immédiatement nécessaires à la vie des gens. Vaste secteur, s’il en est, qui va de l’extraction des minerais aux chantiers de construction de bâtiments d’habitation en passant par les diverses industries (sidérurgie, industries de transformation, pharmacie, agriculture…). On les trouve aussi, en nombre certes moindre, dans les secteurs extérieurs à ladite production. Il y a d’autre part des cols-blancs intégrés au procès de cette même production-là, ne serait-ce que les concepteurs de machines et de technologies, si déterminantes dans le capitalisme d’après 1975, sans oublier les ingénieurs et techniciens de fabrication. Mais la plus grosse partie des non-cols-bleus est employée dans les activités de services, qui ne produisent rien à strictement parler : ils ne fabriquent pas. Dans ce lot, il y a évidemment les employés d’assurance ou de banque, les employés commerciaux, les travailleurs des secteurs du loisir, du tourisme. etc., ainsi que les fonctionnaires administratifs. Répétons que, dans ces secteurs, il y a un petit contingent de cols-bleus.
    Ces précisions factuelles étant effectuées, il faut voir, si l’on entend demeurer dans le champ marxiste, si l’on estime devoir se plier au cadre de la critique de la valeur économique – comme Jacqueline en proteste au nom de PI au long des autres chapitres de son article -, ce que tout  cela donne par rapport à la production de plus-value concourant à l’accumulation capitaliste globale. Pour Marx, je ne vous l’apprends pas, c’est au niveau de l’accumulation en question, et uniquement là, qu’il faut porter l’identification de la force sociale véritablement révolutionnaire. Celle-ci est donc la classe de la production de la plus-value qui constitue en même temps, les aspects étant consubtantiellement liés, la classe productrice (fabricante) des biens et richesses sociales immédiatement nécessaires. Cette classe me semble devoir correspondre à ce que vous appelez l' »ouvrier collectif ».
     De ce que j’ai dit plus haut, il se tire clairement que cet ouvrier-là est éminemment associé dans le procès de production (de plus-value et de richesses sociales conjointement) , lequel combine des travaux manuels et intellectuels, d’exécutants et ordonnants,  de multiples métiers et qualités à l’échelle intercontinentale. Cela s’amorçait déjà à l’époque de Marx et s’est considérablement amplifié au XXe siècle jusqu’à nos jours. Depuis les années 1970, la robotisation et l’incorporation des technologies informatiques dans la production matérielle a parfaitement vérifié ce que Marx disait du « general intellect ». Jacqueline, toujours dans l’aricle évoqué, a tout à fait raison de dire que le caractère combiné et coopératif du travail strictement producteur (et même les autres à quelque degré), que l' »ouvrier collectif », en termes équivalents, a toujours existé dans le travail (y compris au stade manufacturier , en fait, où la somme des travaux identiques mais  individuels constitue la production d’entreprise) que régit le capitalisme et n’est donc pas un concept nouveau. Son référent s’est développé, voilà tout (mais ce développement a sans doute atteint aujourd’hui le palier où l’augmentation quantitative devient un changement qualitatif). Encore faut-il bien -une nouvelle fois si l’on entend être fidèle à Marx -circonscrire l’usage dudit concept, qui ne saurait s’appliquer qu’à la sphère de la production des biens et richesses sociales de base, même si l’assise de cette production, comme je l’ai souligné, s’est énormément élargie par rapport au XIXe siècle.
    S’il est exact, commme le fait Jacqueline, de placer face au capitalisme une force sociale unie, toutes catégories d’emploi et secteurs d’activité confondus, cols-bleus et blancs, par la commune obligation de vendre sa force de travail, il convient pourtant, au sein de ce grand ensemble, de distinguer, pour respecter l’esprit marxien, les travailleurs non-productifs (de plus-value et de richesses sociales)  des travailleurs productifs. Pourquoi ? parce qu’il semble que, aux yeux de Marx, les productifs sont, en qualité de créateurs de plus-value accumulable, à la place qui structure tout le rapport capital-travail. lls sont sur la ligne de faille centrale du système et leurs luttes jouent immédiatement sur le processus d’accumulation capitaliste, voire le bloquent. Là réside l’argument majeur d’une théorie classiquement répandue dans le milieu révolutionnaire et qui fait de ces travailleurs-là le fer de lance de toute la classe ouvrière (qu’il vaudrait d’ailleurs mieux appeler prolétariat car le contingent ouvrier n’en est qu’une partie; importante, certes, mais une partie seulement, surtout aujourd’hui). Les autre arguments, je le rappelle, sont que cette fraction du prolétariat est bien  plus associée, collectivisée, que les autres dans de gigantesques unités de production (ce qui est moins vrai de nos jours, sauf, peut-être, en Chine, Inde, etc.) et qu’elle possède la plus ancienne tradition de lutte. A ces titres, elle serait bien l’avant-garde révolutionnaire.
    Ce qui a déclenché la présente communication, c’est la lecture, sous la plume de Mac Intosh répliquant en décembre aux charges polémiques de RGF par rapport à la caractérisation de classe de mouvements tel celui des Indignés, de ces mots  : « Cet ouvrier collectif se trouve dans les usines et les bureaux (…). » Au regard de tout ce qui a été dit ci-dessus du schéma analytique de Marx, Alan, tout en se revendiquant du marxisme, que je sache, pèche par imprécision : tous les travailleurs de bureau ne font évidemment pas partie de l' »ouvrier collectif » mais une partie mineure seulement. Sans doute n’est-ce là que le fruit d’un discours précipité par l’énervement, bien compréhensible, que les Robin ont provoqué. Ce même emportement est sans doute responsable du procès inique que le camarade intente à Robin Bonenfant en l’accusant doublement, à tort, de balancer à la poubelle le concept d' »ouvrier collectif » marxien et de prétendre que la classe productrice de la plus-value est uniquement composé d’ouvriers stricto sensu. Pour  peu qu’on se donne la peine de lire la littérature de RGF sur son site (ou sur papier), il est clair que ce groupe ne mérite pas les critiques en question. Je comprends à ce plan que le bouffeur de textes marxiens qu’il est se soit  senti violemment vexé : pensez-donc, il sait mieux que personne le passage du Capital où Marx a parlé de ce fameux ouvrier et s’en réclame à la lettre en le citant in extenso aussi bien que Jacqueline le fait dans son article de 2006,  texte dont la riposte de RGF montre qu’il ne l’a pas ou mal lu à son tour. Jacqueline, polémiquant pour sa part contre Hardt et Negri, dit bien, en effet, que tout travail accompli sous le régime capitaliste n’est pas producteur de valeur économique (tout en argumentant sur le fait que la difficulté à délimiter précisément  la sphère de cette production aujourd’hui n’empêche pas celle-ci d’exister et ne doit pas conduire à l’abandon de la théorie critique marxienne de la valeur). S’il avait lu ces propos, RGF, répondant à Mac Intosh, n’aurait pas fait pareillement son laïus offusqué sur le rejet de la notion de « travail improductif » par PI. Il est vrai cependant que la camarade ne désigne ce travail qu’en creux, sans le caractériser, en antithèse implicite du « travail productif ». RGF, Jacqueline en conviendra, n’a pas tort d’insister, dans le cadre marxien s’entend, sur le fait que le gonflement de la sphère improductive, l’augmentation des faux frais capitalistes, pour le dire en d’autres mots, n’est pas sans jouer, au cours du développement historique du système (le passage à la fameuse domination formelle),  sur l’accumulation et la productivité du travail. Jacqueline dit aussi cela mais, c’est vrai, PI gagnerait à traiter spécifiquement de ce point. Il y a là, par manque, une sorte d’appel d’air dont l’effet est accusé à l’intérieur du texte que Gérard Bad, peu suspect de connivence avec les Robin, a (re)diffusé lui aussi dans le Réseau international de discussion fin novembre dernier, pour le même débat. Je cite le passage : « Nous avons, selon moi, deux tendances révisionnistes (du marxisme, ndr) : l’une que nous venons de voir avec Camatte (mais aussi RGF, ndr) consiste à réduire le prolétariat  à sa fraction productrice de plus-value et donc à diviser le prolétariat (…) ; l’autre revient à gommer la distinction entre la sphère de production et celle de la circulation et à nous présenter un prolétariat socialisé sous le vocable de travailleur collectif. » PI n’est pas désigné nommément comme illustration de la seconde tendance mais, comme avocat notoire dudit travailleur,  il est bien entendu concerné par le tir critique de Bad. Sa pointe contre la division du prolétariat trouve sa justification particulière en regard du discours très marqué de RGF établissant une différence d’intérêt objectif entre le prolétariat producteur de plus-value et les autres catégories de salariés, consommatrices de cette plus-value, parasites en quelque mesure. Cet aspect de la position des Robin, legs du bordiguisme, je crois bien, voire du stalinisme, sur les classes doit à mon avis être spécialement attaqué.
    Le texte de Bad est intéressant à un autre point de vue, pas vraiment nouveau mais utile à répéter. Si, dit-il, il est important de discriminer travail productif et travail improductif, parce que l’un et l’autre jouent sur l’accumulation capitaliste et celle-ci sur les condition de la lutte de classe, cela n’importe aucunement dès qu’on se place sur le terrain concret de cette lutte. Là, dit Gérard, joue seul le fait de l’astreinte à la vente de la force de travail, commune à tous les travailleurs (ou presque), tous également exploités dans le rapport capital-travail. Sous cet angle de vue, le prolétariat est unique, et dans ses motifs de lutte, et dans les formes de celle-ci.
    1.             Il est ainsi pour le moins exagéré de prêter à RGF l’idée que la classe ouvrière (Robin préfère presque toujours dire « prolétariat ») serait composée uniquement de cols-bleus d’usines et d’accuser ce groupe de brader la notion d’ « ouvrier collectif ». Ce serait une pure imbécillité de la part de RGF car le caractère collectif du travail sous le capitalisme (et même avant lui) est une évidence pout tout un chacun, hier comme aujourd’hui.
     
     

     [JL1]Ici, tu dis “marchandises vendables” tandis que Max dit “biens de consummation”, est-ce cela la distinction ??

Citation

Tu ne pourrais pas désirer être née à une meilleure époque que celle-ci où on a tout perdu

— Simone Weil, Cahiers