Vies ou moyens de subsistance?

Vies ou moyens de subsistance?

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Note de la rédaction : C’est actuellement le dilemme quotidien dans lequel est plongé une grande partie des travailleurs à travers le monde: choisir entre risquer sa santé ou son travail, quand le choix est encore possible. Les mesures de confinement mise en place pour endiguer la progression du COVID ont eu un impact direct sur l’économie. En quelques jours, les Etats-Unis ont vu 10 millions de chômeurs supplémentaires et en France 1 salarié sur 4 est aujourd’hui en chômage partiel. Cet article est une traduction partielle d’un d’une publication de l’économiste marxiste Michael Roberts publié sur son blog « The Next Recession » le 6 avril 2020 sous le titre : Lives or livelihoods !

Cet article nous semble particulièrement intéressant, car il présente des vérités statistiques du travail sous confinement aux États-Unis : combien de personnes ont été mises au chômage forcé, quelles catégories sociales doivent continuer à travailler et lesquelles peuvent se permettre le télé-travail. À cause de nombreuses coupes budgétaires dans les services publics, les demandes d’aides gouvernementales ne seront pas traitées avant plusieurs mois, obligeant la majorité des gens à continuer de travailler. Ces réalités états-uniennes ont de nombreuses similitudes avec la réalité française ainsi que dans la plupart des pays de l’OCDE. Cet article aborde également les raisons économiques qui ont poussé les gouvernements à prendre si tardivement les mesures de confinement et surtout sur quelles rationalités économiques le capitalisme se base aujourd’hui pour déterminer s’il est rentable de sauver une personne ou non. Le prix des indices QALY et micromorts semble être devenu un enjeu central dans la gestion de l’épidémie. Enfin et par nécessité économique, il a de grandes chances que nous sortions très rapidement du confinement. Cela n’empêchera pas une récession économique d’une ampleur rarement connue. Mais si ces périodes économiques impliquent augmentation du chômage et baisse des salaires, elles voient paradoxalement aussi une amélioration de la santé et de l’espérance de vie des populations. Amélioration particulièrement utile si une autre pandémie survient.

Si les positionnements politiques de l’auteur ne reflètent pas toujours les nôtres, notamment au sujet des solutions politiques qu’il appelle de ses vœux, la pertinence de l’analyse proposée dans ses textes donne suffisamment d’intérêt à sa traduction. Nous avons choisi de raccourcir cet article, car certains passages nous semblaient redondant avec celui que nous avons récemment publié : Confinement ! Une analyse marxiste

Deux milliards de personnes dans le monde vivent actuellement sous une forme ou une autre de confinement à cause de la pandémie de coronavirus. Cela représente un quart de la population mondiale. L’économie mondiale n’a jamais rien connu de tel. Presque toutes les prévisions économiques pour le PIB mondial en 2020 annoncent une contraction de 3 à 5 %, aussi mauvaise, voire pire, que lors de la grande récession de 2008-2009.

Selon l’OCDE, la production de la plupart des économies chutera en moyenne de 25 % (OCDE), alors que les blocages dureront et que les blocages affecteront directement des secteurs représentant jusqu’à un tiers du PIB dans les grandes économies. Pour chaque mois d’immobilisation, il y aura une perte de 2 points de pourcentage de la croissance annuelle du PIB.

L’impact initial des mesures de confinement se fera sentir dans le monde entier. Pays sélectionnés, en % du PIB à prix constants

C’est une façon colossale de prouver la théorie de la valeur du travail de Marx, à savoir que « Tout enfant sait qu’une nation qui cesserait de travailler, je ne dirai pas pendant un an, mais même pendant quelques semaines, périrait ».  (Marx à Kugelmann, Londres, 11 juillet 1868).

Les confinements dans plusieurs grandes économies ont un effet dramatique sur la production, les investissements et, surtout, l’emploi. Les derniers chiffres de l’emploi pour le mois de mars aux États-Unis étaient vraiment stupéfiants, avec une perte mensuelle de 700 000 emplois et un bond du chômage à 4,4 % [Ndt: Aux Etats-Unis, l’employeur peu mettre fin à un contrat de travail du jour au lendemain et sans aucune justification]

Les pertes d’emplois en mars 2020 mettent fin à une série de 113 mois d’augmentation de la masse salariale aux États-Unis
(Évolutions mensuelles de la masse salariale non-agricole totale aux USA)

En deux semaines seulement, près de 10 millions d’Américains ont effectué une demande d’allocations de chômage.

Tous ces chiffres dépassent tout ce que l’on a pu voir pendant la Grande Récession de 2008-2009 et même pendant la Grande Dépression des années 1930. […]

Pendant le confinement, plusieurs gouvernements ont annoncé des versements d’allocations, la mise en place d’aides et ont augmenté les allocations de chômage pour les personnes licenciées ou mises à pied jusqu’à ce que les affaires reprennent. Et les petites entreprises sont censées bénéficier de réductions de taux et de prêts bon marché pour les aider. Cela devrait permettre de sauver les moyens de subsistance des gens pendant les fermetures.

L’un des problèmes que pose ce point de vue est que, comme les services publics ont été réduits au minimum au cours des dix dernières années, il n’y a tout simplement pas assez de personnel pour traiter les demandes et transférer l’argent. Aux États-Unis, on estime que beaucoup ne recevront pas de chèques avant le mois de juin, date à laquelle les fermetures pourraient être terminées!  En outre, il est clair que de nombreuses personnes et petites entreprises ne remplissent pas les conditions requises pour bénéficier des aides pour diverses raisons et passeront à travers ce filet de sécurité.

Par exemple, 58 % des travailleurs américains affirment qu’ils ne pourront pas payer leur loyer, acheter leurs courses ou s’occuper de leurs factures s’ils sont mis en quarantaine pendant 30 jours ou moins, selon une nouvelle enquête de la Society for Human Research Management (SHRM). Un travailleur sur cinq a déclaré qu’il serait incapable de subvenir à ces besoins financiers de base en moins d’une semaine de quarantaine. La moitié des petites entreprises américaines n’ont pas les moyens de payer leurs employés pendant un mois complet dans des conditions de quarantaine. Plus de la moitié des petites entreprises s’attendent à une perte de revenus comprise entre 10 et 30 %.

En effet, de nombreuses personnes sont contraintes de travailler, mettant leur santé en danger parce qu’elles ne peuvent pas travailler à la maison à l’instar les travailleurs de bureau mieux payés.

Situation professionnelle et bien-être émotionnel par groupe socio-économique

Lower (bas) revenus médian du foyer de 15 000$/an
Lower middle (intermédiaire inferieur) revenu médian du foyer de 40 000$/an
Middle (Intermédiaires) revenu médian du foyer de 75 000$/an
Upper Middle (moyenne supérieure) 125 000$/an
Upper (supérieur) 200 000 $/an
En violet clair : le % de travailleurs, travaillant normalement malgré la pandémie
En violet foncé : le % de travailleurs, travaillant à domicile
En orange : le % de travailleurs dont les entreprises ont fermé ou qui ont été mis en congé sans solde.

Second graphique indiquant le sentiment que leur bien être émotionnel se soit détérioré en fonction des catégories sociales
Sondage Axio/Ipsos portant sur 1 355 adultes états-uniens

De nombreuses petites entreprises de voyage, de commerce de détail et de services ne rouvriront jamais après la fin du confinement. Même les grandes entreprises du commerce de détail, des voyages et de l’énergie pourraient bien faire faillite, provoquant un effet de cascade dans certains secteurs de l’économie. Par exemple, la Réserve fédérale américaine exige des banques qu’elles effectuent des tests de résistance qui supposent certains mauvais scénarios afin de s’assurer qu’elles peuvent résister à un ralentissement du marché. Le pire scénario prévoit une chute du PIB de 9,9 % au deuxième trimestre 2020 et une hausse du chômage de 10 % au troisième trimestre 2021. Selon des estimations récentes de Goldman Sachs, le PIB devrait chuter de plus de 30 % et le chômage pourrait se retrouver à un niveau similaire… dans les semaines à venir. […]

Il est clair que ces confinements ne pourront pas durer éternellement, sinon des milliards de personnes se retrouverons dans la misère et les gouvernements devrons dépenser de plus en plus, financés par une augmentation de plus en plus importantes de la dette publique et/ou l’impression de monnaie pour mettre en place des aides et racheter encore plus de dettes. Ils ne pourront pas continuer à faire cela s’il n’y a pas de production ou d’investissement. Les emplois disparaîtront à jamais et l’inflation finira par monter en flèche. Nous entrerons dans un monde de dépression économique permanente aux côtés renforcé par une hyperinflation galopante.

Il semble que plusieurs pays européens, encouragés par le pic des cas de COVID-19, se préparent à mettre fin à leur confinement d’ici la fin de ce mois.  Mais même s’ils le font, le retour à la « normale » prendra des mois car il faudra procéder à des tests de masse pour déterminer si le virus est toujours présent, et s’il pourra alors être contenu tout en rétablissant progressivement la production. La reprise mondiale ne sera donc pas rapide du tout. Une étude allemande de l’Ifo a prédit que l’économie allemande pourrait se contracter de 20 % cette année si l’arrêt durait trois mois et n’était suivi que d’une reprise progressive.

Et les dernières prévisions américaines de Goldman Sachs montrent que le creux de la récession américaine sera atteint au deuxième trimestre 2020, avec un PIB qui sera probablement inférieur de 11 à 12 % à ce qu’il était avant le virus. Cela impliquerait une baisse spectaculaire à un taux annualisé de 34 % au cours de ce trimestre.  Le PIB devrait ensuite augmenter très progressivement, pour ne pas atteindre son niveau d’avant la crise avant la fin de 2021. Ce schéma, qui implique près de deux années « perdues » aux États-Unis, a été courant dans les récentes prévisions économiques. On s’attend à un tableau similaire dans la zone euro, qui connaît un effondrement de la production manufacturière plus précipité que lors de la crise de l’euro de 2012. […]

Les confinements auraient-ils pu être évités ?  Il est de plus en plus évident qu’elles auraient pu l’être.  Lorsque COVID-19 est apparu sur la scène, les gouvernements et les systèmes de santé auraient dû être prêts. Ce n’est pas comme s’ils n’avaient pas été avertis par les épidémiologistes pendant des années. Le COVID-19 n’était pas un « inconnu total ».  Début 2018, lors d’une réunion à l’Organisation mondiale de la santé à Genève, un groupe d’experts (le R&D blueprint) a inventé le terme « maladie X » : Ils ont prédit que la prochaine pandémie serait causée par un nouvel agent pathogène inconnu qui n’avait pas encore pénétré la population humaine. La maladie X résulterait probablement d’un virus provenant d’animaux et apparaîtrait quelque part sur la planète où le développement économique rapproche l’homme et la faune.

Plus récemment, en septembre dernier, les Nations unies ont publié un rapport avertissant qu’il existe une « menace très réelle » de pandémie balayant la planète, tuant jusqu’à 80 millions de personnes. Selon le rapport, un agent pathogène mortel, diffusé par voie aérienne dans le monde entier, pourrait anéantir près de 5 % de l’économie mondiale. « La préparation est entravée par le manque de volonté politique à tous les niveaux », peut-on lire dans le rapport. « Bien que les dirigeants nationaux réagissent aux crises sanitaires lorsque la peur et la panique sont suffisamment fortes, la plupart des pays ne consacrent pas l’énergie et les ressources nécessaires pour éviter que les épidémies ne dégénèrent en catastrophes ».  Le rapport a mis en évidence un historique d’ignorance délibérée des avertissements des scientifiques au cours des 30 dernières années.

Les gouvernements ont ignoré les avertissements parce qu’ils ont estimé que le risque n’était pas suffisamment grand et que, par conséquent, les dépenses consacrées à la prévention et à l’endiguement des pandémies n’en valaient pas la peine. En fait, ils ont réduit les dépenses consacrées à la recherche et à l’endiguement des pandémies. Cela rappelle la décision de l’aéroport d’Heathrow au Royaume-Uni de n’acheter que deux chasse-neige parce qu’il n’a presque jamais neigé ou gelé à Londres, arguant que la dépense n’était donc pas justifiable. Jusqu’à un jour d’hiver ou l’aéroport a été durement touché et tout a dû s’arrêter. […]

Nombre de lits en soins intensif par pays pour 1 000 habitants en 2016

La politique de confinement ne vise qu’en partie à sauver des vies ; elle vise également à éviter que les systèmes de santé des pays ne soient submergés de cas, laissant aux médecins un non-choix Hobsonnien de décider qui va mourir ou qui va être aidé. L’objectif est d' »aplatir la courbe » de l’augmentation des cas de virus et des décès afin que le système de santé puisse y faire face. Le problème est que l’aplatissement de la courbe de la pandémie par des mesures de confinement augmente la courbe descendante des emplois et des revenus pour des centaines de millions de personnes.

Les politiques d’endiguement aplatissent la courbe médicale, mais accentuent la courbe de récession

Et pourtant, si l’on laissait la pandémie se déchaîner, des études historiques montrent qu’elle finirait aussi par détruire une économie. Une publication récente de la Réserve fédérale, qui examine l’impact de l’épidémie de grippe espagnole aux États-Unis, a révélé que la pandémie alors incontrôlée a réduit la production manufacturière de 18 %. Les fermetures pourraient donc être moins dommageables en fin de compte.  Il semble que l’on ne puisse pas gagner dans les deux cas.

Des vies ou des moyens de subsistance ? Certains experts « néolibéraux » de droite estiment que l’économie capitaliste est plus importante que les vies. Après tout, les personnes qui meurent sont surtout des personnes âgées et des malades. Ils ne contribuent pas beaucoup à la production capitaliste ; en fait, ils sont un fardeau pour la productivité et les impôts. Dans le plus pur esprit malthusien, les dirigeants des institutions financières estiment que les gouvernements devraient laisser le virus se propager et que le problème serait résolu dès que tous les jeunes et les personnes en bonne santé seraient immunisés.

Ce point de vue est également lié à certaines études d’experts de la santé qui soulignent que chaque jour, les médecins hospitaliers doivent prendre des décisions sur ce qui est le plus « rentable » du point de vue des résultats de santé. Doivent-ils sauver une personne très âgée atteinte de COVID-19 si cela signifie que le traitement du cancer d’une personne plus jeune est retardé parce que des lits et du personnel ont été transférés à la pandémie ?

Voici ce point de vue : « Si les fonds ne sont pas illimités, nous devrions nous concentrer sur les mesures qui nous permettent de faire le plus de bien (sauver le plus de vies) pour le moins d’argent possible. Ou utiliser l’argent dont nous disposons, pour sauver le plus de vies ». L’économie de la santé mesure le coût par QALY (Quality Adjusted Life Year).  Un QALY est une année de vie pondéré par sa qualité. Une année de vie gagné en bonne santé serait une QALY.  [Ndt: le QALY est un indicateur qui permet au sein de l’économie capitaliste de déterminer la valeur d’une année de vie en bonne santé. Une année en bonne santé correspond à une QALY de 1, à 0 si le patient meurt et à une valeur intermédiaire à définir en fonction de ses problèmes de santé s’il n’est pas en parfaite santé.] « Combien sommes-nous prêts à payer pour une QALY ? La réponse actuelle, au Royaume-Uni, est que le NHS (National Heath Service) recommandera de financer les interventions médicales si leur coût est inférieur à 30 000 £/QALY. Tout ce qui dépasse ce montant est considéré comme trop cher et pourtant le budget spécial de lutte contre le virus du Royaume-Uni s’élève à 350 milliards de livres, soit presque trois fois le budget annuel actuel de l’ensemble du NHS. Est-ce un prix qui en vaut la peine ?  Cet expert a estimé que « le coût pour sauver une victime du COVID était plus de onze fois supérieur au coût maximum que le NHS approuvera ». Dans le même temps, les patients atteints de cancer ne sont pas traités, les remplacements de hanche sont reportés, les personnes souffrant de maladies cardiaques et de diabète ne sont pas prises en charge.

Tim Harford, du FT, a adopté un point de vue différent. Il souligne que l’Agence américaine pour la protection de l’environnement évalue une vie statistique à 10 millions de dollars dans l’argent d’aujourd’hui, soit 10 dollars par « micromort » évité (un chance de décès sur un million). [Ndt: pour micro mortalité, c’est une unité d’analyse de risque, notamment utilisé dans les assurances. Cela leur permet de calculer la probabilité individuelle de mourir. Le choix de payer pour une intervention empêchant la mort d’un client peut alors se faire en fonction des micromorts que cela permet d’éviter. Toutes les activités sont ainsi considérées selon cet angle. Par exemple faire de la plongée sous marine a une probabilité de 10 micromorts, courir un marathon en représente 7. Ce chiffre est calculé en faisant le ratio entre le nombre de morts et le nombre de participants à cette activité]

« Si nous supposons que 1 % des infections sont mortelles, alors il s’agit d’un état de 10 000 micromort . Sur cette base, être infecté est 100 fois plus dangereux qu’accoucher, ou aussi périlleux que de faire deux fois et demi le tour du monde à moto. Pour une personne âgée ou vulnérable, c’est beaucoup plus risqué que cela. Au prix de 10 dollars par micromort de l’EPA, il vaudrait la peine de dépenser 100 000 dollars pour prévenir une seule infection par Covid-19. Vous n’avez pas besoin d’un modèle épidémiologique complexe pour prédire que si nous ne prenons pas de mesures sérieuses pour arrêter la propagation du virus, plus de la moitié du monde est susceptible de le contracter. Cela suggère 2 millions de décès aux États-Unis et 500 000 en Grande-Bretagne – en supposant, là encore, un taux de mortalité de 1 %.  Si un blocage économique aux États-Unis sauve la plupart de ces vies et coûte moins de 20 milliards de dollars, il semble que l’on en ait pour son argent ». Pour moi, le point essentiel est que ce dilemme du « coût » d’une vie serait réduit s’il y avait eu un financement adéquat des systèmes de santé, suffisant pour fournir une « capacité de réserve » en cas de crise. [Ndt: Pour nous, le point essentiel est loin d’être celui-ci, mais plutôt le fait que ce sont aujourd’hui les systèmes QALY et micromort qui sont utilisés pour calculer s’il est rentable de laisser vivre ou mourir une personnes atteinte par le COVID-19].

Certains prétendent que les confinements et toutes ces dépenses de santé se basent sur une panique inutile qui rendra le remède pire que la maladie. L’argument est que COVID-19 n’est pas pire qu’une mauvaise grippe en termes de taux de mortalité et qu’il aura beaucoup moins d’impact que nombre d’autres maladies comme le paludisme, le VIH ou le cancer, qui tuent plus chaque année. Alors, « arrêtons les confinements incensés, protégez les vieux, lavez-vous les mains et nous verrons bientôt que COVID n’est pas un Armageddon ».  […]

Certains gouvernements mettent la vie des gens en danger en essayant d’éviter les confinements totaux ou même partiels pour préserver les emplois et l’économie. Certains gouvernements ont mis en place suffisamment de tests et de recherche de contacts ainsi qu’un auto-isolement, pour prétendre pouvoir maintenir leur économie en vie pendant la crise. Malheureusement pour eux, même si cela fonctionne, les blocages effectués ailleurs ont tellement détruit le commerce et les investissements au niveau mondial que même ces pays ne peuvent éviter un effondrement avec des chaînes d’approvisionnement mondiales paralysées.

Il existe un autre argument contre le confinement et le fait de sauver des vies. Une étude réalisée par des « experts en sécurité » de l’université de Bristol a estimé qu’une politique de « statu quo » permettrait de mettre fin à l’épidémie d’ici à septembre 2020, même si une telle approche entraînerait au Royaume-Uni des pertes en vies humaines presque aussi importantes que celles subies pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais à l’inverse, le confinement pourrait faire baisser le PIB par habitant au point que la population nationale perdrait plus de vies à cause des contre-mesures qu’elle n’en sauve.

Mais l’étude de Bristol n’est qu’une évaluation des risques. Les études sanitaires appropriées montrent que les récessions n’augmentent pas du tout la mortalité. Une récession – une chute temporaire et à court terme du PIB – ne doit pas, et ne réduit normalement pas, l’espérance de vie. En fait, à l’inverse, les preuves sont là pour prouver que les récessions permettent en fait aux gens de vivre plus longtemps. Les suicides augmentent effectivement, mais d’autres causes de décès, comme les accidents de la route et les maladies liées à l’alcool, diminuent.

Le Dr José Tapia, économiste marxiste de la santé (également auteur d’un des chapitres du livre World in Crisis), a réalisé plusieurs études sur l’impact des récessions sur la santé.  Il a constaté que les taux de mortalité dans les pays industrialisés ont tendance à augmenter lors des expansions économiques et à diminuer lors des récessions économiques. Les décès attribués aux maladies cardiaques, à la pneumonie, aux accidents, aux maladies du foie et à la sénilité – qui représentent environ 41 % de la mortalité totale – ont tendance à fluctuer de manière procyclique et à augmenter dans les phases d’expansion. Les suicides, ainsi que les décès attribuables au diabète et à l’hypertension, représentent environ 4 % de la mortalité totale et fluctuent de manière contracyclique, avec une augmentation en période de récession. Les décès attribués à d’autres causes, qui représentent environ la moitié du total des décès, ne montrent pas de relation clairement définie avec les fluctuations de l’économie.  « Tous ces effets des expansions ou des récessions économiques sur la mortalité que l’on peut observer, par exemple pendant la Grande Dépression ou la Grande Récession, sont minuscules si on les compare aux effets d’une pandémie sur la mortalité », a déclaré Tapia dans une interview.

En résumé, les confinements auraient pu être évités si les gouvernements avaient pris conscience du risque croissant de nouvelles pandémies d’agents pathogènes.  Mais ils ont ignoré ces avertissements pour « économiser de l’argent ». Les blocages auraient pu être évités si les systèmes de santé avaient été correctement financés, équipés et dotés en personnel, au lieu d’être réduits et privatisés pendant des décennies pour réduire les coûts et augmenter la rentabilité des capitaux. Mais ce n’est pas le cas.

Et dans une perspective plus large. Si on dispose de suffisamment de pompiers et d’équipement, il est possible d’éteindre un feu de brousse après de nombreux dégâts, mais si le changement climatique fait monter les températures en permanence, une nouvelle série d’incendies se produira inévitablement.   Ces nouveaux agents pathogènes mortels pénètrent dans le corps humain parce que la recherche insatiable du profit dans l’agriculture et l’industrie a conduit à la marchandisation de la nature, détruisant les espèces et rapprochant les dangers de la nature de l’humanité.  Même si, après que cette pandémie soit enfin contenue, (au moins pour cette année) les gouvernements dépensent davantage pour la prévention et l’endiguement à l’avenir, seule la fin de la course au profit capitaliste permettra de ramener la nature en harmonie avec l’humanité.

Pour l’instant, on nous contraint à faire le choix entre sauver des vies ou les moyens de subsistance et les gouvernements ne pourrons pas faire les deux.

Michael Roberts (Traduit par l’orage.org)

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Citation

Tu ne pourrais pas désirer être née à une meilleure époque que celle-ci où on a tout perdu

— Simone Weil, Cahiers