S’auto-organiser est-ce aider l’État ? – Quoi qu’il en coûte, Le virus, l’État et nous

S’auto-organiser est-ce aider l’État ? – Quoi qu’il en coûte, Le virus, l’État et nous

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« Qu’y a-t-il d’idéaliste dans la coopération sociale, dans l’aide mutuelle, quand c’est le seul moyen de rester en vie ? »

Ursula Le Guin, Les Dépossédés, 1974

Nous republions ici plusieurs longs extraits choisis du texte Quoi qu’il en coûte, le virus l’état et nous rédigé par Tristan Leoni et Céline Alkamar et publié sur le site DDT21.noblog.org. Nous vous invitons à aller le lire dans son intégralité sur DDT21 ou encore à suivre le débat qu’il a pu générer dans les commentaire du site dndf : http://dndf.org/?p=18497

La liberté, est-ce aussi la liberté d’obéir, y compris aux ordres de l’État ? Aux ordres de confinement ? Il faut redire ici que le gouvernement français n’impose ses mesures qu’à reculons, qu’il y est obligé, et qu’une partie du corps médical demande, en vain, des mesures de confinement beaucoup plus sévères, car « les gens se tuent les uns les autres en sortant ». Alors, se confiner, est-ce répondre aux demandes du gouvernement ou bien à celles des personnels des services de réanimation ?

Il a souvent été dit, écrit, que le capitalisme est la cause du problème et qu’il ne peut donc pas en être la solution. Le slogan est beau, mais est-il pour autant juste en toute occasion ? On pourrait tout aussi bien proclamer l’inverse : que les capitalistes sont les mieux placés pour gérer un virus capitaliste dans un monde capitaliste… Au-delà de la rhétorique, quelle alternative s’offre à nous très concrètement aujourd’hui ? Sans le déclenchement immédiat d’une révolution mondiale, quelles mesures d’inspiration communiste ou anarchiste pouvons-nous (nous, révolutionnaires autoproclamés) mettre en place ou proposer à la population pour contrer efficacement le virus (autres que celles déjà prônées par le gouvernement ou les soignants) ? À peu près aucune. Est-ce dramatique ?

Comme souvent dans les périodes difficiles, les réflexes infects sont au rendez-vous dans la population : individualisme, repli, peur et rejet de l’autre… Mais que représentent-ils quantitativement ? Un peu partout dans la population, les gestes de solidarité ou d’auto-organisation à petite échelle se multiplient dans les familles, entre voisins ou collègues, souvent via les réseaux sociaux : prendre soin des vieux du quartier et faire leurs courses, garder les enfants de ceux qui travaillent, se refiler des tuyaux et du matos pour fabriquer des masques de protection, prêter main-forte à une association caritative (que l’on critiquait jusqu’alors), organiser des maraudes pour distribuer de la nourriture aux SDF (parce que les associations fonctionnent au ralenti), etc. Il ne s’agit ni de l’embryon d’une révolte ou d’une nouvelle société à naître, ni d’une aide apportée à un État défaillant, mais sans doute de la moindre des choses. C’est que la solidarité à laquelle nous appelle Macron ne lui est pas destinée, c’est entre nous qu’il faut être solidaires et, on le voit, la « distanciation sociale » n’est pas forcément synonyme d’isolement1.

Et quid des militants ? Et des infokiosques, bibliothèques, squats et autres locaux collectifs existant à travers l’Hexagone ? Autre chose était-il imaginable que d’en fermer les portes et de se replier sur internet ? Était-il possible de transformer ces lieux en clusters de lutte « contre l’État, contre le corona » ? D’apporter un surplus révolutionnaire à cette auto-organisation spontanée faite de petits gestes à la limite du caritatif ; de ne pas se contenter de distribuer des masques mais, par exemple, d’aider à bloquer des entreprises où les salariés sont obligés de venir travailler ? Cela paraît, sauf à une micro-échelle, peu réaliste.
Tout d’abord au vu du rapport de force, c’est-à-dire de l’état des forces du milieu militant (avec ou sans guillemets) gauchiste, anarchiste ou autonome, décomposé par les théories postmodernes à la mode, en proie à l’opportunisme, aux divisions idéologiques et aux querelles d’ego, concentré sur les réseaux sociaux, etc. Mais pas seulement. On pourrait par exemple rétorquer que, en fait, la crise sanitaire n’est pas si grave, que l’État n’est pas complément débordé et que les centaines de milliers de décès que certains envisageaient n’auront pas lieu… choses évidentes après quatre semaines de confinement. Il nous semble que cela pose un certain nombre de questions, notamment relatives à l’intervention, par exemple : toutes les situations sont-elles propices à l’insurrection ? toutes les périodes de crise ou, du moins, de crise de l’État, favorisent-elles l’auto-organisation des prolétaires ? Mais, surtout, le sort du prolétariat, de l’humanité ou de la planète dépend-il réellement de ce genre de questions ?
À l’heure où nous écrivons ces lignes, au-delà de leur faiblesse, et contrairement à la période des Gilets jaunes, le principal obstacle à l’action des militants est qu’il n’y a aucun mouvement de révolte ou de résistance à rallier.

Tristan Leoni et Céline Alkamar pour le site DDT21.noblog.org

La charge de la cavalerie Rouge (1932) Kasimir Malevitch

1Il serait intéressant de savoir si, dans la « France périphérique », les liens créés lors du mouvement des Gilets jaunes ont laissé des traces et accentué ces gestes de solidarité.

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Citation

Tu ne pourrais pas désirer être née à une meilleure époque que celle-ci où on a tout perdu

— Simone Weil, Cahiers